11.01.2009

C'est un nectar ! - Jean 2, 1-11

 Esaïe 62, 1-5; 2 Pierre 1, 2-8

"C'est l'eau et le vin !": quand on emploie cette expression, c'est pour bien faire remarquer la différence entre deux choses, la seconde étant bien sûr considérée comme la meilleure... C'est l'eau et le vin!

 

Mais voici qu'il y a eu, à Cana, au bord du lac de Galilée, une noce où l'eau et le vin se sont confondus, où ce qui était de l'eau avait bien meilleur goût que n'importe quel autre vin... Voici qu'à Cana, dire "c'est l'eau et le vin" n'avait plus aucun sens, tant tout était devenu relatif...

 

Quand Dieu vient se mêler à la noce des hommes, II les gratifie de ses coutumes somptueuses: un nectar incomparable remplace la "piquette" - comme le suggère un peu malicieusement le texte - servie auparavant !

 

La noce avançait mal: pénurie de vin ! - Pourquoi ? Parce que les invités surprises étaient trop nombreux, ou les convives trop intempérants ? Etait-ce plutôt un marié pauvre, ou avare, ou étourdi ? On l'ignorera pour toujours ! Reste que chez les hommes, il semble qu'on ne donne qu'à moitié, même un jour de fête, même un jour de noces. Qualité mesurée, quantité mesurée, on est loin de la fête grandiose qu'évoqué Esaïe, quand il compare la relation de Dieu avec son peuple à une noce, image d'alliance, de réconciliation et d'abondance messianique !

 

Parmi les invités, heureusement, Marie de Nazareth, la femme du charpentier, la mère de Jésus... Elle prend des initiatives de maîtresse de maison, avec son souci de la table, s'inquiétant de ce que vont boire les autres: "Ils n'ont plus de vin !".

 

Jésus la reprend: "Ce n'est pas le moment, il n'y a rien à faire !"

Ce n'est pas le moment de dévoiler sa puissance, ce n'est pas le moment de révéler son pouvoir - et puis, franchement, comme premier acte de son ministère, transformer de l'eau en vin, que dira la postérité !?!

 

Peut-être vous souvenez-vous des paroles de Dieu au moment de la transfiguration de Jésus:

"Celui-ci est mon Fils bien-aimé, écoutez-le!".

 

Et bien la réflexion de Marie, qui ne se laisse pas démonter par la dureté de son fils, lui ressemble beaucoup: "Tout ce qu'il vous dira, faites-le !". Merveilleuse Marie qui fait confiance, une nouvelle fois, aveuglément. Elle a demandé pour les autres, elle a confiance, elle sait qu'ils recevront...

 

L'histoire de l'eau changée en vin peut faire sourire: quoi, pour introduire Jésus dans son ministère, le voilà transformé en magicien chargé de soutenir les excès de boissons de convives sans doute déjà un peu éméchés ? Pour faire entrer en action le Sauveur, faut-il donc passer par cet épisode après tout très peu "spirituel" ?

 

Eh mais: c'est que Dieu n'est pas tellement "spirituel", quand il se fait homme, quand il devient humain ! Et tout L'intéresse, ce Dieu, de nos affaires humaines, fêtes comprises... !

 

"La Parole s'est faite chair" disait Jean en commençant l'Evangile qui porte son nom; et pour commencer à raconter ce que cette "Parole faite chair" accomplit parmi nous, c'est à un miracle bien étrange que nous sommes conviés: l'eau changée en vin... Tant pis pour celles, pour ceux qui voulaient cantonner Dieu dans des miracles spécifiques: II se charge aussi du reste !

 

Voyez-vous, j'aime lire ce miracle en commençant: il me dit que Dieu n'a pas pour seul projet de faire de nous de saints croyants, il me dit ce qu’est la grâce, ce « donner gratuitement », sans demander une reconnaissance quelconque, sans même demander la foi en retour ! Les noces de Cana, pour moi, c'est une clef de lecture pour toute l'action de Dieu dans ce monde.

 

Un nectar généreux dans la fadeur de certains moments de notre existence. Juste comme ça, parce que ça plaît à Dieu de nous donner le meilleur: et si je lisais AUSSI l'événement de Pâques, la Résurrection, comme cela ? Dieu me sauve, Dieu me donne la vie qui ne finit pas parce que ça Lui plaît, un point c'est tout ! Bien sûr que ce n'est pas « juste », Dieu m'offre ce à quoi je n'ai pas droit: un nectar pour me réjouir, alors que je ne pouvais rien réclamer... Ce n'est pas juste, mais est-ce que je vais m’en plaindre ?

 

Avant même que je croie en Lui, Dieu me proposait déjà la vie. Est-ce que je boirais, moi aussi, à la coupe qu'il me tend ? - D'autres l'on dit: "C'est un nectar"

"C'est un nectar !"

© 2009 Olivier Sandoz

28.12.2008

Vouloir régner sans nous ? - Matthieu 2, 13-18

Esaïe 45, 9-13 ; Psaume 95, -5

Quand les gens de la Bible célébraient l’an nouveau, ils avaient une façon très dynamique de le faire… en se souvenant des bienfaits de Dieu ! Nouvel-an, occasion de souvenir : chez nous, parler de «souvenir», c’est plutôt faire allusion à un événement passé, et bien passé… mais pour le personnage biblique, «se souvenir» c’est affirmer qu’un événement a eu lieu et qu’il a une grande influence, un grand effet sur le présent.

 

Alors à nouvel-an, on se « souvient » de Dieu de trois façons : en disant qu’Il est Seigneur et Roi ; en affirmant qu’Il est Créateur ; en le confessant comme Juge et Sauveur, Libérateur.

 

Dieu Seigneur et Roi : pas un roi d’opérette, pas un « roi constitutionnel », pas non plus un Hérode, ni un Louis XIV… Dieu est Roi, Seigneur et Roi ! Quand je le dis – mieux : quand je le crois ! -, j’affirme d’abord que Dieu est le premier, qu’Il gouverne, que la puissance est entre ses mains. Mais je dis en même temps qu’Il est MON Roi : je suis le serviteur –le «sujet» - de ce Roi qui gouverne MA vie, qui a puissance sur MON existence ; je me reconnais sous Son autorité.

 

Dieu est Créateur : vous savez, le personnage biblique n’a pas dans le cœur l’intention de paraître scientifique au sens moderne du terme… le mot «évolution», pour lui, ça désignera l’évolution d’une situation, le déroulement des saisons, l’évolution d’une maladie, peut-être, en direction d’un guérison – mais pas la longue chaîne qui irait du primate, voire du têtard, à l’hominien… ! Alors quand il dit « Dieu est le Créateur », il n’a pas l’intention de discuter longuement, mais il dit l’essentiel de sa foi : Mon Dieu est CELUI QUI CRÉE POUR MOI un monde où je peux vivre cette vie dont Il est le Roi. Parce qu’il est Créateur, Dieu l’est pour moi chaque fois qu’Il m’ouvre de nouvelles possibilités, de nouveaux chemins pour mener, conduire mon existence vers Lui… et puis il l’est aussi, Créateur, parce que mon être, tout ce qui fait que je suis moi, est touché, façonné par Lui, ébranlé dans la rencontre avec Lui.

 

Mais finalement, une année nouvelle, c’est surtout l’occasion rêvée de dire que Dieu est Juge, et – le terme en découle dans l’esprit biblique – que Dieu est Sauveur, Libérateur. En fait, c’est peut-être plutôt ainsi qu’il faudrait commencer : Dieu est Juge, et Sauveur… parce que c’est ainsi que nous Le rencontrons d’abord ! Comme Juge, qui me renvoie à ce que je suis plutôt qu’à ce que je crois être, et comme Libérateur, qui a promis d’absoudre ces manquements que je veux bien reconnaître, ces fautes que je peux assumer désormais en les ayant reconnues devant Lui. Il est Celui par qui j’accepte d’être jugé, parce que je peux faire confiance à Sa miséricorde, à son amour pour sa créature. 

Sans doute qu’à vues humaines, ce Juge est « injuste », Lui qui pardonne au lieu d’appliquer strictement le «règlement», Lui qui pardonne au coupable et veut bien accueillir celui à qui nous avons fermé la porte… Injuste à nos cœurs devenus bien secs devant celles et ceux qui tombent – mais peut-être seulement injuste jusqu’au jour où NOUS nous trouvons devant Lui, et non plus du côté des juges…

 

Dieu Sauveur, Dieu Libérateur, mais d’abord Dieu Juge, parce qu’Il nous connaît assez pour savoir que nos entraves ne tomberont vraiment qu’au moment où nous les aurons découvertes, qu’au moment de la « prise de conscience » que nous sommes loin d’être aussi libres et détachés que nous l’imaginions ! Quand j’aurai reconnu tous les préjugés qui m’habitent, quand j’aurai pu confessé tout le manque d’amour qui m’aveugle, comme je vais me sentir léger !

 

Dieu Sauveur, Créateur et Roi : c’est avec ce Dieu-là que nous commençons cette nouvelle année, avec tout ce que cela promet !… et pourtant, il y aura, cette année encore, des questions qui nous seront posées, des questions que la Bible, d’ailleurs, n’évacue pas : voyez ce massacre des innocents, massacre des bébés de 0 à 2 ans, perpétré à Bethlehem par le roi Hérode parce que ce tyran a peur… d’un nouveau-né ! Il y a l’horreur du geste, il y a le ridicule de ce tortionnaire… et il y a nos questions d’hommes et de femmes : pourquoi la violence ? pourquoi la mort ? Pourquoi ne pas avoir prévenu AUSSI les autres parents ?

 

On peut faire mille suppositions, mais je crois qu’aucune réponse ne fera jamais justice et place à la douleur des parents, de Bethlehem il y a 2000 ans comme des parents du monde d’aujourd’hui qui subissent ou ont subi l’horreur de perdre un enfant… Alors, pas de réponses ? Peut-être que si, en forme de question, de «programme» pour l’année qui s’ouvre : voyant cela, connaissant que des innocents peuvent mourir de la folie du pouvoir, qu’allons-nous faire maintenant pour éviter que pareil acte ne se répète ?

Dieu est Roi, Créateur et Sauveur ; Dieu est Roi, mais il est fou de penser qu’Il pourrait vouloir régner… sans nous !

© 2008 Olivier Sandoz

25.12.2008

Trop simple pour qu'on s'y arrête ? - Luc 2, 1-20

Jean 3, 17-21

Comme nous le connaissons bien, ce récit de la Nativité ! Trop bien, même : nous l’avons peut-être écouté d'une oreille distraite tout à l’heure... Il fait partie de notre mémoire, il ne nous étonne plus tellement... pourtant, il a de quoi nous étonner, nous qui connaissons un tant soit peu l'histoire ?

 

Le contexte : un recensement - pour que les occupants romains puissent avoir le loisir de lever de nouvelles taxes, de nouveaux impôts. Les auberges pleines de monde, comme à nos jours de fêtes, et ce couple de Nazareth qui arrive à Bethléem - quatre jours de marche, même pour l'époque, ce n'est pas rien -, ce couple qui attend 'un enfant, qui se retrouve à la rue, qui doit se réfugier dans une étable pour passer la nuit à l'abri du froid. Moment mal choisi pour ce nouveau petit être, qui vient au monde loin de la maison, des parentes, des amies...

 

Bien connu ce texte, bien connue donc cette histoire - après tout, elle est aussi devenue assez banale parce qu'il y en a, des enfants qui choisissent mal leur moment pour naître, aujourd'hui encore... !

 

Qu'est-ce qui mérite de retenir notre attention, sinon que nous connaissons - aussi ! - la destinée peu commune de ce tout-petit, né au plus mauvais moment pour ses parents…

Mais le monde antique ne manque pas de «dieux-faits-hommes» dans sa mythologie: les dieux voient les femmes des hommes, les trouvent désirables, les courtisent, les utilisent, pour faire naître des héros ou des demi-dieux, dont l'histoire sera particulière... En racontant ce texte à ses contemporains, Luc met son Evangile dans la banalité du monde ambiant, où le divin côtoie de près l'humanité, et s'y mêle... En relisant l'histoire, je suis surpris par ce ton tout naturel qu'emploie Luc pour dire ces choses...

Ah, bien sûr, il y a du surnaturel : des anges, qui annoncent et qui chantent. Mais s'ils le font, c'est avec des bergers pour seuls témoins, des gens pas très fiables, pas très recommandables... Vous savez, ces gens qui sont tout le temps dehors, hors des villes, dans les collines et dans les champs plus souvent qu'à la synagogue, et qu'on ne voit même pas quand il y a des fêtes, tout occupés qu'ils sont à leur bétail... Des gens de mauvaises vies, quoi, alors pour leur faire confiance, pour les croire...

C'est vrai qu'auparavant - nous raconte toujours Luc -, c'est à un prêtre - Zacharie, le futur père de Jean-Baptiste - qu'un ange est apparu, mais il ne l’avait pas cru... il en a même perdu la parole, Zacharie... Et puis il y a eu l'Annonciation à Marie, qui a vu un ange, elle aussi... mais... peut-on faire confiance à une jeune fille qui se trouve enceinte, qui a « dû » se marier - brave Joseph ! - et qui « expliquerait » sa grossesse par une intervention divine ? Aujourd'hui comme hier, on lui rirait au nez !

 

Le voilà, notre récit de Noël, le récit de l'incarnation de notre Seigneur : fragile sur ses bases, mêlant banalité et surnaturel, discret dans sa réalisation, et justement pas si commun.

Comment comprendre que ce Dieu, qui a manifesté sa puissance contre les Egyptiens, qui a ramené son peuple d'exode en exil jusqu'à la terre promise, qui a donné sa loi dans le sang et le feu, oui comment comprendre qu'il choisisse maintenant la moiteur d'une étable, le silence des collines, plutôt qu'un lieu public, plutôt qu'un palais ? Dieu fait silence, Dieu se fait insignifiant, quand ses « concurrents » - si l'on peut dire - des autres religions se font hommes autrement visiblement... Comment le comprendre, sinon par une volonté délibérée de nous pousser à Le chercher, de nous laisser Le découvrir, de nous amener à Le découvrir là où II est l'Inattendu... ? Notre Noël, après tout, c'est peut-être bien la quête de l'inouï sous la banalité, la découverte du divin, du spirituel, là où nous ne le cherchons plus... Et le message de Noël, toujours, à travers les siècles, ce serait de nous conduire à l'étable, de purifier nos images de Dieu, jusqu'à Le reconnaître dans le quotidien.

 

Et la valeur de Noël, pareillement, c'est de nous engager à faire de CHAQUE JOUR un temps de surgissement, un temps où les anges chantent à nos oreilles, un temps où nous nous mettons en route vers des lieux improbables où Dieu paraît pourtant !

 

Je Le redécouvre proche, ce Dieu, qui naît dans les difficultés de ses parents ; je Le redécouvre proche, ce Dieu qui n'hésite pas à confier la nouvelle aux plus imprévisibles de nos contemporains, aux bergers des collines plus et plutôt qu'aux gens qu'on écoute d'habitude... Je Le redécouvre proche, ce Dieu qui nous invite pourtant à quitter nos lieux pour aller Le trouver, L'adorer, «vérifier» nos pressentiments ou nos «visions ...

 

C'est ainsi que je vous souhaite ce Noël, comme une redécouverte possible de ce que nous savons confusément, de ce que nous sentons ouvert par un texte bien connu, une histoire bien connue : Dieu est là, aujourd'hui comme hier, dans l'improbable, l'inattendu, le trop simple pour qu'on s'y arrête.

 

Ecoutez encore :

« En ce temps-là, on publia un édit de la part de César-Auguste
ordonnant un recensement de toute la terre. Ce recensement, le premier, eut lieu quand Quirinius était gouverneur de Syrie, et tous allaient se faire enregistrer, chacun dans sa ville. Joseph aussi monta de Galilée en Judée, de la ville de Nazareth à la ville de David appelée Bethléem, parce qu'il était de la maison et de la famille de David, pour se faire enregistrer avec Marie, son épouse, qui allait être mère... »                                            

 

 

© 2008 Olivier Sandoz

21.12.2008

Etonnement, bouleversement, audace - Luc 1, 39-45

Esaïe 42, 1-9 ; Philippiens 4, 4-7

La rencontre d’Elisabeth et de Marie, c’est la rencontre de deux femmes qui portent en elles l’espérance et l’avenir du monde – tout un programme ! - …et en ce dernier dimanche de l’Avent, c’est à ces deux femmes, à la rencontre de ce jour-là que nous allons nous arrêter ensemble.

 

Qui sont-elles ?

 

Elisabeth est, nous raconte Luc, une femme déjà âgée – comme Sarah, la mère d’Isaac – et elle est stérile – comme Rachel, comme Anne, qui mit au monde le prophète Samuel.

Ainsi, Luc nous place d’entrée dans cette tradition particulière d’Israël qui parle de femmes sans lesquelles rien ne serait…

Elisabeth, donc, est enceinte, après tant d’espérances déçues. La voilà qui porte en elle le salut, celui qui sera – selon les paroles de l’ange adressées six mois plus tôt à son mari – un « grand homme aux yeux de Dieu ». On a fait d’Elisabeth la figure d’Israël qui attend la délivrance, l’accomplissement de toutes les promesse. Mais je pense qu’elle représente aussi notre monde moderne, qui ne veut plus croire que les miracles sont possibles, mais qui les espère quand même en secret… !

 

En face d’elle, Marie.

Pour elle, on ne parle pas de stérilité, mais la maternité n’est pas possible, comme elle l’a fait remarquer plus tôt à l’ange : elle est jeune fille, et ne voit pas comment elle pourrait déjà être mère.

 

Pourtant, pas d’erreur possible : c’est bien avec ces deux personnes, raconte Luc, à des étapes si différentes de leur vie de femme, que toute l’histoire va commencer ; c’est grâce à elles, différentes et complices, que l’histoire humaine va être transformée. Préparez-vous à d’autres surprises, semble annoncer l’évangéliste !

 

Jean-Baptiste n’est pas encore né, il est dans le ventre de sa mère, mais il annonce déjà « celui qui vient »… Comme s’il ne pouvait pas attendre, dès avant sa naissance, il commence sa mission de précurseur : le service de Dieu n’attend pas ! Comme un signal posé sur le chemin – « Préparez le chemin du Seigneur » -, il est appelé par Dieu à cette responsabilité unique. Elisabeth ne s’y est pas trompée, elle a senti Jean dire, par un mouvement dans son ventre, toute l’allégresse, toute la joie de l’événement à venir : un Sauveur va naître !

 

Cette rencontre prend une grosse importance dans le contexte de l’époque – et peut-être encore plus que ce qu’on imagine à la lecture de ces lignes ! Il s’agit d’une sévère remise en question, pour les premiers lecteurs de Luc : Marie vient de Galilée, la mère du Sauveur vient du nord … Or on sait que l’attente du Messie est une tradition surtout vivante en Judée, dans le sud du pays, là où habite Elisabeth. D’ailleurs, disait-on, rien de bon ne peut venir du Nord… Cette visite de Marie à Elisabeth signifie que l’événement est reconnu là où on l’attend, là où le témoignage est incontestable – c’est important, pour les hommes qui vivent de frontières et d’exclusions. Le témoignage vient de Judée, il est incontestable, impossible à soupçonner de manœuvre politico-religieuse : il aurait eu lieu en Galilée, ceux du sud auraient dit que ces Galiléens inventent toujours de nouvelles histoires pour entrer par la grande porte dans l’histoire du salut !

 

Sans compter que, par la suite, bien après Pâques et la Résurrection, les tensions n’ont pas manqué entre disciples de Jean-Baptiste et disciples de Jésus – les évangile sen gardent des traces, ici et là. Rappelez-vous qu’on demande aussi à Jean s’il est le Messie, et que malgré ses réponses sans équivoques – « je ne le suis pas ! » -, certains ont continué à le croire plus important qu’il ne le disait…

 

Alors Luc nous redit ici qu’il y a une parenté d’origines entre Jésus et Jean, et que tout ça est bien inscrit dans le plan de Dieu : Marie et Elisabeth, leurs mères, sont cousines, et jouent avant l’heure ce qui va se produire. Comme Jean sera le témoin de Jésus, celui qui va annoncer la mission unique de Jésus au jour de son Baptême, Elisabeth devient ici le témoin de Marie : non, cette grossesse n’a rien d’un adultère, n’a rien de coupable ni de répréhensible ! Elle est l’œuvre de Dieu – comme toutes les grossesse ! -, elle annonce la fin d’un temps et l’ouverture d’un autre, avec des promesses nouvelles, des richesses particulières : « Je vais faire du nouveau ! » annonçait Dieu par la bouche de ses prophètes ; et bien, « il est là, ce nouveau ! » dit-Il par Elisabeth, la femme âgée, la femme stérile – qui en plus, contre tous les usages, s’incline devant sa cadette, montre qu’elle cède le pas, qu’elle accueille elle aussi la nouveauté, une nouveauté qui bouleverse jusqu’aux traditions bien ancrées.

 

C’est dans son corps de femme âgée que Dieu a pris le risque d’inscrire le bouleversement, c’est dans ce corps, et dans celui d’une jeune fille, que Dieu nous fait la surprise d’inscrire notre salut, dans des corps humains qu’Il écrit le message d’espérance pour le monde.

 

S’attendre à des surprises, à des remises en question et à du risque : voilà tracé en quelques lignes le programme de l’Evangile que Luc va raconter ; ce ne sera pas de tout repos ! Et Luc nous invite donc à recevoir Noël, cette année et l’année qui vient, avec cet amour de l’étonnement, du bouleversement et de l’audace qui caractérise le Chrétien depuis 2000 ans !

© 2008 Olivier Sandoz

11.12.2008

Vigilance et prière- Luc 21, 25-33

2 Thessaloniciens 3, 6-18

L’Avent nous entraîne dans l’attente d’un événement à la fois courant, la naissance d’un bébé, et unique dans l’histoire, puisqu’il s’agit du Fils de Dieu destiné à changer pour toujours l’histoire de l’humanité…

Mais l’Avent, chaque année, nous rappelle aussi que nous sommes des gens «en marche» vers un but, et toujours dans quelque chose d’inachevé puisqu’il s’agit chaque année de le répéter…

 

C’est pour cela que les textes aujourd’hui sont chargés de promesses, de réalisations encore en ébauche, et d’exhortations à tenir ferme et bon, à rester vigilant au cœur d’un monde en mouvement, dans une réalité dont nous ne tirons pas toutes les ficelles : des mots comme « angoisse », « inquiétude », « frayeur », « fracas » en sont les indices, et nous devrions peut-être vivre avec la peur au ventre rien qu’en ouvrant les journaux, rien qu’en ouvrant les yeux sur la misère toujours plus grande qui atteint nos contemporains, dans ce déséquilibre toujours plus grand entre pauvres et riches…

 

C’est au cœur de cette réalité-là, qui est la nôtre, que Dieu a décidé d’être proche de nous à sa façon toute particulière, en venant au monde, en grandissant, en accomplissant le même parcours que tant d’enfants, de femmes et d’hommes.

Le premier Avent, la première attente avait duré des siècles, jusqu’à ce premier Noël dans la moiteur d’une étable – ou l’humidité d’une grotte - selon les traditions… Il en a fallu des prières pour tenir bon jusque-là, il en a fallu de la confiance pour que cette attente trouve son achèvement au jour de Noël !

Mais nous, nous sommes après ces événements. Nous, nous sommes, dans le temps de cette «seconde» attente de l’accomplissement de toutes les promesses ; je me demande parfois si nous ne vivons pas toujours un peu comme les femmes et les hommes du Premier Testament – et si nous n’espérons pas sans trop y croire le retour annoncé du Christ, qui tarde tant !

Les gens d’alors espéraient un Sauveur, un Libérateur, et s’ils divergeaient sur la manière dont «il» serait le Sauveur, et bien toutes et tous attendaient un personnage charismatique, visible dans sa grandeur, parfaitement évident dans sa mission divine… – et c’est Jésus qui est venu, bébé pareil à tous les autres…

 

Nous, qu’est-ce que nous espérons ? Quand nous pensons à Dieu, quand nous pensons au retour du Christ, nous nous imprégnons peut-être des récits d’apocalypse qui ponctuent la Bible, et nous imaginons le jour du Jugement dernier comme une manifestation spectaculaire de la part de Dieu, comme un chamboulement général dont nous ne parviendrons pas à mesurer tous les paramètres…

 

Mes catéchumènes, eux, me disent leur impression que Dieu est bien étrange et étranger, et qu’à voir le monde, il leur est impossible de croire ce Dieu proche ; je les entends parler de Dieu comme d’un grand ordonnateur qui se serait retiré du jeu une fois la terre lancée, nous laissant les bras ballants à chercher désespérément comment cultiver un monde dont Il aurait oublié de nous donner le mode d’emploi !

Je veux chaque fois leur dire que c’est « autrement », mais il m’arrive de rester sans voix, en regardant ce monde dans lequel ils grandissent, et qui ne leur montre plus les signes d’espérance que j’y voyais peut-être à leur âge… !

 

Ces textes que nous avons entendu ce soir me sautent au visage, comme autant de sens et de signes donnés au désarroi des gens de ce temps, comme autant d’appels à ne pas laisser le quotidien nous désespérer… J’y lis que l’Evangile n’ignore pas notre mal de vivre, et nos craintes, et nos incertitudes ; j’y lis que la Bible ne méprise pas nos difficultés relationnelles, notre angoisse et nos frayeurs, qu’elle les prend en compte en nous exhortant à la vigilance et à la prière comme les deux composantes d’une attente confiante et fertile.

 

Aujourd’hui, nous pouvons toujours entendre avec assurance que «le Seigneur vient !» ; aujourd’hui nous pouvons encore annoncer la proximité du Règne d’un Dieu qui aime ses créatures ; aujourd’hui, alors que les canons n’en finissent pas de faire entendre leur voix sordide, que des fanatiques tuent et que des innocents périssent, l’Avent nous dit de tenir bon, de ne pas renoncer à la vie et aux valeurs vraies, de ne pas croire que l’échec apparent de vingt siècles de Christianisme serait le dernier mot de Dieu.

 

Aujourd’hui, avec d’autant plus de force, il nous faut entrer en Avent comme on entre en religion : en faisant le pari sur Dieu et ses promesses, quitte à paraître un peu fou, en revenant encore et toujours à la source qui remplit les puits que nous sommes… Car si nous rayonnons, si nous débordons de la Présence de Dieu, toutes et tous profiteront de la même grâce.

© 2008 Olivier Sandoz