07.09.2008

Soixante-dix fois sept fois - Matthieu 18, 15-22

Genèse 29, 15-30

 

Quand on la regarde de près, l’histoire de Jacob, le père des douze tribus, est un long échange de tromperies, de ruses, qui pourrait s’intituler « tel est pris qui croyait prendre ! »…

C’est quand même un rien choquant de penser que l’histoire même de la foi, de la confiance (!), commence ainsi par des roueries, des escroqueries… !

 

Rappelez-vous : Jacob a pratiquement obligé son frère Esaü à brader son droit d’aînesse contre… un plat de lentilles ; ensuite, il se déguise et trompe son propre père, privant du même coup son frère de la bénédiction paternelle ; plus tard, il rusera encore pour se constituer un troupeau sur le dos de son beau-père Laban ; plus loin encore, il n’hésite pas à envoyer sa maisonnée en avant de lui pour tenter d’amadouer la colère d’Esaü… Quant à la suite de son histoire, sa vieillesse sera entachée des mensonges attachés à l’histoire de Joseph… Et jusqu’à son lit de mort, où Jacob n’hésite pas à bénir le cadet de Joseph devant l’aîné…

 

Alors, le récit de ce jour, le « double mariage » de Jacob, a ceci de surprenant que pour une fois, c’est plutôt Jacob le dindon de la farce : il est trompé par son beau-père Laban aidé de ses deux filles Léa et Rachel, les futures « Mmes Jacob » !

Jacob aime donc sa cousine Rachel, la cadette de la famille de Laban, il l’aime tellement qu’il accepte de travailler sept ans pour pouvoir l’épouser ensuite, pour la « racheter » à son père – au Proche-Orient ancien, une femme est « propriété » de son père jusqu’à ce qu’un homme propose de racheter ce droit…

Sept ans de travail avant de convoler, c’est un contrat haut-placé ! …mais «Jacob aimait tellement Rachel», nous dit le texte, «que ces sept années semblèrent passer aussi vite que quelques jours…» : un magnifique verset pour chanter la patience et la force de l’amour… !

 

Ce redoutable escroc qu’est le jeune Jacob nous dévoile ici une facette jusqu’alors inconnue de sa personnalité : la fidélité, la constance, la ténacité… parabole de l’amour et de ses possibilités quand il est un but, une fin !

A nos yeux, cet acte d’amour et de foi qui pousse un homme à servir sept ans rachète bien des fautes, des tromperies de ce futur patriarche ; il nous semblerait convenable que le septennat achevé, l’ouvrier reçoive le juste salaire de son labeur… pourtant, Laban donne au fiancé non sa promise, mais Léa, la sœur aînée – et ce n’est qu’au matin, bien trop tard, que Jacob s’aperçoit de la supercherie (ce qui nous laisse un peu perplexe quand même, malgré la différence de culture et le temps qui nous séparent de l’événement… !). Restent les yeux pour pleurer – et tout de même une plainte formulée à l’encontre du beau-père.

 

« Seigneur, combien de fois devrai-je pardonner à mon frère s’il ne cesse de pécher contre moi ? Jusqu’à sept fois ? » demande un jour Pierre à Jésus – « Non, pas sept fois : soixante-dix fois sept fois ! » : voilà de nouveau qui semble dépasser nos possibilités, notre entendement : septante fois sept fois, presque un demi-millier – un chiffre symbolique, la pleine mesure, la plénitude de pardon ! La barre est haut-placée pour nous, comme elle l’était pour le « droit au mariage » de Jacob.

 

Oui, la barre est haut-placée – mais l’Evangile d’aujourd’hui nous rappelle ainsi que le pardon n’est pas une « demi-mesure » : si l’on veut servir Dieu, le Dieu qui fait entièrement grâce, on ne peut prétendre en même temps économiser sur le pardon ! Et que personne ne vienne dire que « la Bible est irréaliste », quand elle a commencé par décrire un monde où les humains se roulent mutuellement, s’abusent et se trompent les uns les autres jusque dans les moments où devrait triompher la confiance, jusque dans le mariage… Dieu sait combien l’être humain est retors, et c’est justement pour rompre avec cette logique du « œil pour œil,… », du « tel est pris… », que l’Evangile tout entier nous invite à ce pardon sans retenue, sans compromis. C’est là qu’est la présence de Dieu, dans le récit de la Genèse que nous venons d’entendre : roulé à son tour, Jacob aurait pu répudier Léa et tenter sa chance ailleurs… mais il a gardé Léa à ses côtés, la future mère de huit tribus, et Rachel lui a été donnée « en plus ».

 

Nous sommes en relation avec le Dieu qui pardonne sans retenue, qui efface nos dettes sans rien en retenir ; nous pouvons vivre cette confiance-là, que tout ce que nous avons remis à Dieu n’est plus à notre passif… « A celui qui a péché contre toi, je ne te dis pas de lui pardonner jusqu’à sept fois, mais jusqu’à soixante-dix fois sept fois ! »… L’amour est à ce prix… !

 

 

© 2008 Olivier Sandoz

28.08.2008

Disponibles pour Dieu - Matthieu 16, 21-25

Romains 11, 33-36; Matthieu 16, 13-20

 

Le premier passage de l'Evangile que nous avons écouté ce matin nous est proposé traditionnellement comme une invitation à nous situer face à la personne de Jésus : le "et vous, qui dites-vous que je suis", bien connu, c’est une question posée à toute femme, tout homme qui s'est mis à suivre Jésus...

 

Qui est Jésus pour nous ? ...pour y répondre, nous faisons appel à un éventail d'images tirées de nos expériences, par associations d'idées : pour certains, Jésus est un guérisseur puissant, un prophète, ou un enseignant plein d'autorité ; quelqu'un qui nous rappelle d'autres personnages, ou qui répond à nos attentes secrètes, ou encore qui va correspondre à une représentation que nous nous faisons de Dieu... parce qu'on nous a parlé de Jésus, depuis que nous sommes tout petits, et que nous avons eu le temps de nous forger une opinion sur la question : c'est "le Sauveur", c'est "le Seigneur", c'est "le Messie"... bien sûr ...

 

Peut-être que cela ne suffit pas : trouver des correspondances dans notre imagerie religieuse, cela enferme ce Jésus de Nazareth dans un ensemble de définitions qui correspondent plus ou moins à quelque chose de connu... mais lorsque Jésus paraît, c'est un AUTRE monde qui vient nous toucher, nous bousculer : le monde de Dieu, la réalité de Dieu, d'un Dieu complètement différent de nous dans sa façon d'agir, de penser !

 

Regardez Pierre : sa première réponse à la question du Maître, c'est "Tu es le Messie" - c'est-à-dire « le chef puissant et charismatique qui redonnera à Israël sa dimension prophétique, qui en fera un peuple libre, un peuple-phare pour les nations »... Le "Messie", pour les contemporains de Pierre, c'est d'abord un chef dans la lignée de David, le vainqueur de Goliath, un roi-guerrier par excellence !

 

Curieusement la réponse de Pierre ne s'arrête cependant pas à cette définition ; il ajoute : "Tu es (...) le Fils du Dieu vivant" !

Nous sommes habitués à ce nom, "Fils de Dieu", il va de soi pour nous ; ce n'est pas le cas pour Pierre et les autres disciples : en fait, les théologiens de l'époque diraient que c'est un blasphème ! Dieu, le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, le Dieu de Moïse, d'Elie et des prophètes d'Israël, ne peut pas avoir de fils : Il est trop grand, trop différent, trop éloigné des contingences humaines, comme le rappelait Paul dans sa lettre, pour pouvoir avoir un fils. Aucun Juif n'oserait affirmer cela, alors pourquoi cette appellation dans la bouche de Pierre ?

 

La clef, c'est Jésus qui nous la donne : "Ce n'est pas un raisonnement humain qui t'a révélé cette réalité, mais mon Père qui est dans les cieux"...

Le dernier texte que nous avons lu, et qui suit immédiatement celui-ci, confirme la chose : Pierre, qui vient de faire cette magnifique confession de foi, retourne à une logique toute humaine, puisqu'au moment où Jésus éclaire ses disciples sur son avenir, Pierre réagit "avec ses tripes" : non, Jésus ne va pas, ne peut pas mourir ! – cri de peur, cri  du cœur sans doute, mais qui lui vaut le terrible et peu sympathique "Vade retro, Satanas ! Loin de moi, Satan !" adressé par le Christ.

 

Vous voyez, Pierre est comme n'importe lequel d'entre nous : il veut que Jésus soit le Messie triomphant : toute autre alternative lui est insupportable ! Et s'il a pu confesser Jésus comme le "Fils du Dieu vivant", ce n'est sûrement pas par une déduction de son intelligence, mais bien par une inspiration extérieure.

 

En quoi cela nous concerne-t-il ?

 

Jésus nous ouvre une porte de compréhension : "Tu es Pierre, et sur cette pierre je construirai mon Eglise". Cette "construction", cette édification, cette base de l'Eglise, ce n'est pas notre pur raisonnement, nos planifications ou nos propres efforts parfois démesurés qui la rendent possible, mais bien plutôt le fait que nous serons "réceptifs", disponibles, ouverts à l'action de l'Esprit-Saint, à l'action de Dieu en nous. Pour que sa bouche puisse prononcer des paroles de vérité, il a fallu que Pierre renonce un instant à sa logique contrôlée; il faut faire place à Dieu dans Sa nouveauté, dans Sa volonté de nous ouvrir à Sa propre réalité, pour que le Christ puisse nous utiliser à l'édification de son Règne !

 

Je crois que tant que nous restons prisonniers de nos schémas habituels, tant que nous croyons encore pouvoir comprendre Dieu, nous restons confinés dans une église "au rabais", pleine de bonnes volontés sans doute, et peut-être même très intéressante du point de vue sociologique, mais sans âme, sans cet Esprit qui fait toutes choses nouvelles.

 

Le texte d'aujourd'hui est particulièrement fort pour notre Eglise qui veut être une Eglise toujours à réformer... Mais il l'est tout autant pour chacune, chacun de nous dans notre vie de foi : Jésus bâtit son Règne sur un Pierre réceptif, ouvert à Dieu; Jésus établit son Règne sur notre ouverture, notre disponibilité, - disponibilité à Dieu d'abord, disponibilité à ceux qui nous entourent aussi,  en écho à cette ouverture à Dieu. La frontière est ténue, les deux textes nous le démontrent, entre l'attention à Dieu et l'attention à ce que nous croyons venir de Dieu.

 

Peut-être que la clef qui nous est offerte, par le "et vous, qui dites-vous que je suis ?", c'est de nous préoccuper davantage d'être  d'abord réceptifs aux réponses que Dieu suscite dans nos propres personnes, que de nous agiter dans toutes sortes d'actions, de réactions et de constructions : nous pouvons comparer le Pierre du premier passage à la Marie de l'histoire des deux sœurs : celle qui se rend simplement disponible à Jésus a choisi la "bonne part, qui ne lui sera pas retirée".

 

 

© 2008 Olivier Sandoz

10.08.2008

Pourquoi douter ?- Matthieu 14, 22-33

Psaume 143, 1-6  ;  Romains 3, 21-26

"Seigneur, sauve-moi !"

Vous pouvez me croire, c'est sans doute la plus courte des confessions de foi !!

Et Simon Pierre qui la crie cette nuit-là n'est pourtant pas "n'importe qui" dans l'his­toire de la foi... Mais... ce "Seigneur, sauve-moi !", peut-être bien que nous aussi, chacune, chacun de nous, a pu le dire ou peut le dire dans son histoire de foi. C'est le cri de la personne en train de couler à pic, c'est l'exclamation désespérée de la person­ne qui n'a décidément plus de recours, mais qui croit, oui, qui croit encore, malgré toutes les apparences, que ce SEIGNEUR peut la secourir.

"SEIGNEUR, SAUVE-MOI !"...

Le récit de la marche sur les eaux, trois évangélistes nous le rapportent: Marc, Jean, et notre texte de ce matin, Matthieu. Tous les trois nous disent l'effroi des disciples, lancés seuls dans la barque, sur le lac, et qui, ramant contre le vent, voient apparaître devant eux ce qu'ils croient être un esprit, un fantôme: une forme humaine qui les appro­che ! Ces disciples envoyés en avant par leur Maître, ces disciples dans une barque ballottée par le vent et les vagues, c'est bien sûr une figure de l'Eglise, l'Eglise que nous sommes, l'Eglise de tous les temps, de notre temps aussi. Et c’est notre chemin de foi. Ils avancent, ces disciples, ils lut­tent bon gré mal gré avec les vents contraires, les courants qui les déportent... ils avan­cent, et ne sont pas autrement inquiets: le Maître a fixé le rendez-vous sur l'autre rive, ils vont l'atteindre. Ce n'est pas la tempête, bien sûr, cela, c'était une autre histoire, mais la progression est quand même difficile. Et puis voilà que la peur surgit: une appa­rition ! Un FANTOME !

Jésus les rassure: « C'est moi, n'ayez pas peur ! » - mais tout de même !!!

Matthieu, seul, va nous raconter la suite de l’épisode avec Pierre, un Pierre qui veut un signe, un Pierre à l'image de notre indécision, de notre besoin de faits, de certitudes empiriques.

Pierre, entre foi et doute, entre confiance et méfiance:

« Si c'est bien Toi, Seigneur, ordonne que j'aille vers toi sur les eaux ! » On peut l'entendre ainsi: si c'est bien toi, prouve-le, en ordonnant que MOI, moi aussi, je puisse faire comme TOI !

Le défi de Pierre, Jésus va le relever, en un seul mot, en un seul verbe - que Dieu ne cesse de nous répéter, des siècles en siècles, tous les âges de notre vie... VIENS !

Un verbe comme un geste de bras tendus, un verbe comme une caresse, comme l'ouverture à l'existence: VIENS !!!

Et Pierre enjambe le bastingage de la barque, et Pierre marche sur les eaux, comme un fantôme, à son tour, marche vers Jésus ! La preuve demandée est là ! c'est bien le SEIGNEUR !

 

Une fois encore, il nous ressemble, Pierre, impulsif, disant de quoi son besoin de croire est fait... Il nous ressemble dans l'euphorie d'un moment, dans 1'étonnement, le ravisse­ment de l'extraordinaire, alors que Dieu paraît, alors que Dieu surgit au cœur de notre vie, au milieu de nos combats... « VIENS ! » et Pierre arrive.

 

Mais... passé le moment de l'euphorie –« Regardez-moi, pourrait dire Pierre, je marche sur les eaux ! » - oui, passé ce moment, c'est le retour abrupt à un réel où le vent souffle et les vagues mu­gissent, où tout est menaçant pour la foi naissante ...

 

VERTIGE de Pierre, qui s’enfonce maintenant…

 

…Alors, « SEIGNEUR, SAUVE-MOI ! »

 

Les Psaumes disaient déjà ce cri, ce sanglot de l'homme que le doute noie, que tous les événements, toutes les atta­ques du monde submergent subitement... Je crois que nous nous y retrouvons, et comment, dans cette situation cruelle...

 

« AU SECOURS, SEIGNEUR, A L'AIDE !!! »

 

Voilà, voilà une petite foi, désespérée, qui ose encore juste crier son effroi, sa peur.

 

Mais : « POURQUOI AS-TU DOUTE ? »

Tout était clair, tout était possible : Dieu avait réalisé l'impossible demande, Dieu avait fait l'impossible ! Pierre avait la foi, Pierre croyait, mais...

 

Mais sans doute que pour continuer sa marche lacustre vers Jésus, il aurait fallu un peu plus, un rien de plus, une confiance à une parole donnée plutôt qu'un défi lancé. Pierre pouvait marcher sur les eaux - vous pouvez « marcher sur les eaux », c'est à dire vaincre le doute, l'océan de doute et de méfiance que traverse notre temps, en croyant que vraiment, en Christ, Dieu vient vous visiter, Dieu vient vous rencontrer au cœur de votre combat.

 

Comme ta foi est petite, Pierre: comme ta foi est petite, toi, toi, toi, et moi, tous contemporains, tous tellement lents à admettre, à accepter la Parole donnée avant même le commencement de notre voyage.

Jésus a fixé rendez-vous sur l'autre rive, et Jésus veille sur le voyage, Jésus vient jusqu'à nous. Ce chemin-là n'est plus à faire - c'est Dieu qui l'a fait; ce chemin-là, survolant le doute, planant par-dessus lui pour nous faire du bien, Jésus lui-même l'a accompli: cela, cela m'est donné à croire.

 

POURQUOI AS-TU DOUTE ?

Pourquoi as-tu voulu toi-même faire ce chemin-là, si difficile que Dieu Lui-même voulait te l'épargner, en venant à toi ?

 

POURQUOI NE PAS CROIRE, LE RECE­VOIR ? C’est le message de Paul dans sa lettre...

 

POURQUOI DOUTER ?

 © 2008 Olivier Sandoz

03.08.2008

Dieu t'accordera ce que tu désires - Matthieu 15, 21-28

Esaïe 56, 1.6-7;    Romains 11, 13-17

Vous souvenez-vous du combat de Jacob avec Dieu, du combat avec l'ange ? L'Evangile de ce matin, s'il est moins "physique", nous rappelle que la foi peut avoir cet aspect de "lutte avec Dieu"; une lutte, parce que depuis les premières pages de la Bible, l'être humain est mis en question dans la représentation, l'image qu'il se fait de son Dieu - c'est d’ailleurs l'enjeu du livre de Job, quand le tentateur soutient au Seigneur que la foi de Job n'est qu'une façade, qu'une façon d'être quand tout va bien...

Alors, que nous dit aujourd’hui l'épisode entre Jésus et la Cananéenne ?

Voilà une femme qui, sans être une Israélite, a entendu parler de Jésus... la renommée du Seigneur a dépassé les frontières d'Israël, assez floues d'ailleurs a cette époque. Ce qu'elle vient réclamer, c'est l’exorcisme de sa fille possédée, mal en point. Et bizarrement, ce Seigneur que l'on croyait tellement attentif aux plus petits refuse et d'accorder son écoute à une mère, refuse même d'entrer en matière quant à la guérison de la fille: "Je n'ai été envoyé qu'aux brebis perdues de la maison d'Israël", et plus loin : "Il n'est pas bien de prendre le pain des enfants et de le jeter aux chiens." ! – ce dernier mot est très dur, les chiens au Proche-Orient ancien ne sont pas de charmants animaux de compagnie, ils sont seulement tolérés dans le voisinage des hommes pour leur possible utilité de garde…

Cette attitude nous choque de la part de Jésus, parce que nous avons telle­ment entendu parler d'un accueil universel que Dieu fait aux hommes que nous en oublions parfois les modalités... Si cette femme vient à Jésus comme vers un simple médecin doué, si elle reconnaît en lui juste un faiseur de miracle, et rien d'autre, Jésus doit refuser un geste de guérison:   les "brebis perdues" de la maison d'Israël ont déjà tant de peine à reconnaître l’action du Dieu d'Israël, alors une païenne, qui n’a pas l’arrière-plan religieux juif… !

Mais si au contraire cette femme, païenne, a découvert en Christ le porteur du salut pour le monde, si elle le reconnaît comme le Sauveur envoyé au cœur d'un peuple particulier, mais destiné à porter la lumière aux nations, si elle ne cherche pas à confisquer le don que Dieu fait de son Fils au peuple élu mais qu’elle se réjouit des « miettes », elle provoque notre admiration - et celle de Jésus ! - par sa confiance sans mesure en cet homme Jésus. "Grande est ta foi !" s'exclame-t-il - et en écho, je pense à ce que le Christ venait de dire un peu plus tôt à ses propres disciples : "Comme votre foi est petite !".

Sous nos yeux se joue l'ouverture du salut aux nations. Sous nos yeux, dans le combat de cette femme pour la guérison de sa fille, c'est l'origine même de NOTRE foi qui se déroule... Si l'Evangile était resté au seul peuple d'Israël, nous, nous ne serions pas là ! Pierre, puis Paul, plus tard, ferons eux aussi l'expérience de cette ouverture, au point que Paul - l'ancien Pharisien - s'est vu décerner le titre d'"apôtre des païens", l'"apôtre des Gentils" comme on disait naguère...

Tout cela pour nous dire quoi ?

D'abord pour nous appeler à l'humilité: nous ne sommes, dans l'histoire du salut, qu'un rameau greffé, qu'une "pièce ajoutée" - et cela doit nous entraîner à un plus grand respect du peuple juif, qui "nourrit" notre foi, notre histoire personnelle de foi: il n’est pas bon de donner aux chiens

Malgré cette humilité, et c'est le second point, nous sommes appelés au combat, à la lutte dans notre foi, avec l'espérance d'une grâce, avec l'assurance d'une écoute quand nous nous tournons vers le vrai Dieu. Je l'ai dit en commençant, il est sans doute question dans ce texte de notre représentation, de notre image de Dieu: est-Il ma "roue de secours", mon "dépan­neur pour le cas où", ou bien le Seigneur de l'espace et de l'Histoire, le Père qui m'adopte comme SON enfant ? Cette remise en question de ma foi, c'est un combat salutaire.

Enfin, dans cette lutte pour faire reconnaître ma confiance en Dieu, je suis appelé à la persévérance, à la poursuite de mon cri, en dépit du silence de Dieu : Jésus ne s’arrête pas, n’entend pas, et il a même des paroles très dures (« chiens » !), mais la femme ne s’arrête pas au rejet, elle a une demande, une attente qui supporte tout : appelons cela l’amour  

Humilité, remise en question, persévérance dans l’amour, trois mots qui, ma foi, témoignent d'une relation plus vraie avec Dieu - parce qu'ainsi, je me présente devant Dieu non pas comme si je savais ce que Dieu doit faire et comment Il le doit, mais bien comme une personne qui connaît les capacités d'amour de Dieu, et qui Lui demande de les déployer pour elle.

Dès les premiers temps, les Eglises ont dû ressentir comme choquantes l’attitude et la réponse de Jésus à la Cananéenne. Mais au cœur même de ce rejet, c'est justement l'ouverture de l'Evangile au monde qui est en jeu: le salut, la vie en abondance sont offerts à tous, oui, mais pas « n'importe comment – n’importe quoi - à n'importe qui ! »

Dans la foi, cette Cananéenne, cette païenne est NOTRE MERE... et nous sommes apparentés à sa fille possédée ! C’est pour nous qu’elle venait, insistante, vers Jésus, demander… NOTRE salut !

Et Jésus lui répond : "Oh ! que ta foi est grande ! Dieu t'accordera ce que tu désires "

© 2008 Olivier Sandoz

13.07.2008

Le Règne de Dieu vient de vous atteindre - Matthieu 12, 22-28

Esaïe 29, 15-21  -  Romains 8, 18-23

Parfois on dit n’importe quoi !

Parce qu’on a peur ; ou parce qu’on n’a pas vraiment réfléchi ; ou encore, parce qu’on veut se tirer d’un mauvais pas, alors on est…de mauvaise foi.

Parfois on dit vraiment n’importe quoi.

J’ai rencontré cette semaine une personne qui m’a fait une théorie sur les gens qui vont à l’église, pour conclure : «ils ne sont pas meilleurs que les autres» m’a-t-elle dit en résumé, comme si c’était une révélation digne de figurer dans la mémoire de l’humanité.

Evidemment que nous ne sommes pas «meilleurs que les autres» en venant à l’église, puisque ça n’a vraiment rien à voir avec un sentiment de supériorité ! Nous nous retrouvons  ici parce que nous avons faim et soif, de présence, d’amour, d’Esprit et d’une Parole de vie – ce sont les mots de la prière d’introduction aux lectures tout à l’heure.

Mais ce qui me dérangeait le plus, dans ce préjugé un peu inutile, c’est qu’on le mettait en avant pour dire : « Voyez-vous, JE ne vais pas à l’église, mais comme JE fais tellement de bien autour de moi, JE vaux mieux que ces gens qui eux, vont à l’église, mais ne sont pas meilleurs… » Et pour cela, je trouve que, parfois, on dit vraiment n’importe quoi !

Je ne vais pas épiloguer : vous l’avez entendu, quand Jésus guérit une personne aveugle et muette, on lui lance déjà à la figure qu’il est au service du démon… et nous, on revendiquerait pour nous un meilleur sort que celui de notre Maître ?

Non, ça ne va pas être plus facile d’être chrétien, à l’avenir : l’apôtre Paul l’a écrit il y a 2000 ans, « la création est tombée sous le pouvoir de forces qui ne mènent à rien » - il suffit de lire la une des journaux pour s’en rendre compte -, le monde est vraiment incapable de reconnaître, et donc d’accueillir, ce que Dieu veut lui donner. Mais « il y a toutefois une espérance: c'est que la création elle-même sera libérée un jour du pouvoir destructeur qui la tient en esclavage et qu'elle aura part à la glorieuse liberté des enfants de Dieu. »

Je n’en veux pas à cette personne qui se trompait si lourdement, et sur les gens qui vont au culte, et sur son propre compte ; ce qui m’attriste, c’est cette incapacité à saisir la force de l’espérance qui est là, qui est donnée, qu’il suffirait d’accepter plutôt que d’essayer de paraître… On est en pleine illustration de l’attitude caricaturale des Pharisiens à l’égard de Jésus, de la foule, de la vie : comme un arrêt sur image, avec impossibilité de voir au-delà de ce que l’on a pensé une fois et qui nous semble convainquant.

Mais si réellement tout était ainsi bétonné, bloqué, à quoi nous servira-t-il de placer notre confiance en ce Dieu que Jésus-Christ nous a appris à nommer Père ?

Je me réjouis toujours de lire les paroles d’Esaïe : elles sont encourageantes pour tous les petits, les humbles de la Terre, elles annoncent la fin des fâcheux - tyrans, insolents, nuisibles ou menteurs – et l’apparition (enfin !) d’une joie grandissante. Ce n’est pas rien ! Les contemporains du prophète l’entendaient comme une musique d’avenir, comme un horizon lointain ; les Pharisiens de l’époque de Jésus en avaient sans doute fait une sorte de mythe, quelque chose apparenté à cet «opium du peuple» dont on nous a rabâché les oreilles, un avenir radieux pour après la mort… Et puis Jésus arrive et offre une vision différente : «Le Règne de Dieu vient de vous atteindre.» …avec pour preuve la guérison d’un possédé, d’un aveugle-muet, d’un incapable de communication !

Ce n’est pas juste une guérison de plus, juste un incident sur le chemin et puis on passe à autre chose ! Des guérisons, nous en attendons : toutes, tous ! …comment nous les attendons,  et pour quand, ça c’est une autre affaire !

Ici, un aveugle-muet. L’Evangile le présente comme un «possédé», quelqu’un sur qui le mal exerce une emprise telle qu’il ne peut ni recevoir la lumière, ni extérioriser ce qui l’enténèbre, quelqu’un qui est enfermé dans son corps comme dans un scaphandre, pire, comme dans un cercueil.

Le geste de Jésus, c’est – toujours ! - de faire sortir du tombeau. La guérison proposée par Dieu, c’est la vie, et encore mieux, la vie ETERNELLE, parce que le Règne de Dieu, le Royaume de Dieu vient jusqu’à nous.

Non pas : soyez les meilleurs pour recevoir les honneurs, mais : recevez la vie éternelle pour devenir parfaitement des vivants.

Ça ne devrait pas être trop compliqué, puisqu’il suffit de recevoir ! Malheureusement, recevoir, nous ne l’avons pas appris : « la création est tombée sous le pouvoir de forces qui ne mènent à rien », ça signifie justement cela ! Le chemin de nos cœurs est difficile d’accès, nous luttons, nous résistons, nous préférerions mériter, gagner, toucher un salaire… Mais la réalité de Dieu tient en un mot : cadeau.

« Le Règne de Dieu vient de vous atteindre, le Royaume de Dieu est déjà venu jusqu’à vous ».

© 2008 Olivier Sandoz