13.12.2009

Que devons-nous faire ? - Luc 3, 10-18

Sophonie 3, 14-18; Phiippiens 4, 4-7

 

Jean-Baptiste, celui qui prépare la venue de quelqu’un de plus grand que lui… Je me suis souvent demandé en quoi Jean-Baptiste était le précurseur de Jésus…

Jean constatait l’étiolement de la foi de ses contemporains, il les voyait rester frileusement sur l’acquis – « nous sommes descendants d’Abraham, les promesses sont pour nous, nous n’avons rien à prouver de plus » -, et en les appelant à la conversion, il les découvrait peu enclins à des actes significatifs, à un changement réel. Alors il les apostrophe, il les interpelle, il emploie des mots durs, il les secoue : des descendants d’Abraham, Dieu peut en susciter même parmi les pierres !

D’où cette question, invariable, de ses interlocuteurs : « Mais alors, que devons-nous faire ? ».

La réponse est aussi invariable, que ce soit aux simples passants, aux collecteurs d’impôts, aux militaires : dans ce que vous faites habituellement, faites AUTREMENT, avec le partage en point de mire, en objectif principal !

 

Parfois on imagine la « conversion », le changement, comme quelque chose de menaçant, comme un renoncement tellement énorme qu’on ne peut qu’hésiter à s’y lancer… Pourtant, il ne s’agit pas de cela ! Pour Jean, qui « prépare le terrain », le Baptême offert à chacune, chacun, est signe d’une volonté de s’ouvrir à un monde nouveau, où c’est réellement la justice qui est au centre de toute relation : aux soldats, il parle d’équité - contentez-vous de votre solde ! -, aux collecteurs, d’honnêteté – ne faites pas payer plus qu’indiqué ! -, et à nous tous, de solidarité – ce que vous avez à double, offrez-le à qui n’a rien !

 

Peut-être que l’on venait voir Jean par curiosité – même si les religieux et les notables étaient justement absents… -, peut-être que pour d’autres, il y avait l’attrait d’une chose un peu magique, d’une mode, ou du besoin de suivre un gourou au langage fort et ferme… quoi qu’il en soit, à toutes et tous, Jean propose un renouveau de spiritualité : donner à l’autre, c’est se sentir un peu plus proche de lui, c’est laisser de côté le souci d’amasser au profit d’un « plus » de confiance.

 

Pourquoi s’engager sur ce chemin ? Et bien parce qu’au bilan, ce que l’on imagine être des actifs pourrait bien se retrouver plutôt dans la colonne du passif… parce que ce que l’on accumule pourrait bien n’être que de la « paille », et pas du bon grain qui valait la peine d’être engrangé !

 

« Que devons-nous faire ? » : à cette question qui révèle une angoisse, Paul répond de la même façon, avec d’autres mots, dans l’épître aux Philippiens : « Soyez sans inquiétude, demandez à Dieu dans la prière ce dont vous avez besoin – et faites-le avec un cœur reconnaissant ! »

 

Ne nous laissons pas entraîner dans le discours timide et timoré du genre « nous sommes des baptisés, dans une tradition forte, cela nous suffit ! » ; au contraire, ce Baptême qui nous a été administré, nous sommes appelés à le vivre tous les jours : il y a en chacune, chacun de nous une voix qui essaie de se faire entendre, et qui est une voix de Dieu. Malheureusement, cette voix, nous l’avons bâillonnée, muselée, pour tant et tant de raisons qui nous semblent meilleures les unes que les autres… On nous a dit tant et tant de choses, sur comment il fallait être, et sur la dureté du monde, sur le besoin d’être « correct » - entendez : sur la meilleure façon de paraître aimable et d’être aimé -, que nous restons encore sur des fonctionnements de mort, comme si Jésus n’était pas déjà venu, comme si nous avions encore à gagner notre salut par nous-mêmes…

Jean-Baptiste est venu préparer le chemin, dans ce désert aride ; il est venu verser de l’eau sur les digues de sable - que nous avons élevées pour nous protéger - pour qu’elles s’écroulent…

 

Je pense à l’expérience de Paul sur la route de Damas, quand il est aveuglé, jeté à terre, quand il est dépouillé de tout ce qui fait son assurance pour se retrouver abattu et dépendant, pour se retrouver tel qu’il est dans la vérité de son être, rempli de fragilités… Lui, le rabbi, lui le Pharisien modèle, lui dont l’assurance est toute entière contenue dans sa science et sa connaissance de la Loi, il n’a plus rien que lui-même, et Dieu le construit sur cette base nouvelle.

 

Jean-Baptiste ne nous dit pas autre chose : laisser Dieu faire place nette et retrouver Lui-même ce qu’il y a de meilleur en nous, ce qui peut nous faire grandir, pour nous faire grandir.

 

Le prophète Sophonie l’annonçait aussi joliment, au moment où tombent les murailles de Jérusalem : c’est le passage obligé par un écroulement qui permet de redécouvrir la confiance en Dieu, c’est au moment où disparaissent les derniers retranchements que Dieu entre et déploie toute sa grâce, c’est quand nous ne pouvons plus compter sur nos forces que nous recevons la force irrépressible de Dieu !

Il ne s’agit donc pas tant de tendre à devenir un bon Chrétien bien charitable que de laisser Dieu restaurer ce qu’Il a mis de meilleur en nous, ce qui fait notre identité véritable de créature… la capacité d’être aimant !

 

Que devons-nous faire ? Etre nous-mêmes, faire ce que nous faisons dans un esprit de justice, c’est laisser Dieu « soulever le couvercle », laisser à Dieu le soin de visiter notre espace intérieur, et y travailler. Le seul « renoncement » auquel Jean appelle les baptisés, c’est celui du manque d’amour pour soi-même, qui nous conduit à vouloir plaire aux autres malgré nous, malgré ce que nous sommes vraiment … 

 

Le jour vient où l'on dira: « N'aie pas peur, ne te décourage pas! » : ce jour vient où la paix de Dieu peut nous habiter de l’intérieur… et c’est pour nous un nouveau Noël !

©2009 Olivier Sandoz 

 

30.11.2009

Tenir bon - Luc 21, 25-28.34-36

Malachie 3, 1-6 ; Romains 13, 11-14

L’Avent qui commence nous prépare à un événement à la fois courant, la naissance d’un bébé, et unique dans l’histoire, puisqu’il s’agit du Fils de Dieu destiné à changer pour toujours l’histoire de l’humanité.

Mais l’Avent nous rappelle aussi que nous sommes des gens «en route» vers un accomplissement, même s’il reste toujours inachevé puisque nous le répétons chaque année …

C’est pour cela que les textes aujourd’hui sont chargés de promesses, de réalisations encore en cours, et d’exhortations à tenir ferme, à tenir bon, à rester vigilant au cœur d’un monde en mouvement, dans une réalité dont nous ne tirons pas toutes les ficelles : il y avait des mots comme «angoisse», «inquiétude», «frayeur», «tremblements», qui en sont les indices !

Est-ce que nous devrions vivre avec la peur au ventre, rien qu’en ouvrant les journaux, rien qu’en ouvrant les yeux sur la misère toujours plus grande qui atteint nos contemporains, dans ce déséquilibre toujours plus grand entre pauvres et riches… ?

Mais justement, c’est au cœur de cette réalité-là, qui est la nôtre, que Dieu a décidé d’être proche de nous à sa façon toute particulière : en venant au monde, en grandissant, en accomplissant le même parcours que tant d’enfants, de femmes et d’hommes sur la terre.

Le premier Avent, la première attente avait duré des siècles, jusqu’au premier Noël dans la moiteur d’une étable – ou l’humidité d’une grotte, selon les traditions…

Avez-vous déjà réfléchi au nombre de prières qu’il a fallu pour tenir bon jusque-là, à la somme de confiance nécessaire pour que cette attente trouve son accomplissement au jour de Noël ?

 

C’est vrai, nous, nous sommes après ces événements. Nous, nous sommes, dans le temps d’une «seconde» attente, celle qui verra l’accomplissement de toutes les promesses ; pourtant, je me demande parfois si nous ne vivons pas toujours un peu comme les femmes et les hommes du Premier Testament – et si nous n’espérons pas sans trop y croire le retour annoncé du Christ, puisqu’il tarde tant !

Les gens d’alors espéraient un Sauveur, un Libérateur ; ils avaient différents avis sur la manière dont «il» serait le Sauveur, et pourtant, toutes et tous attendaient un personnage charismatique, visible dans sa grandeur, parfaitement évident dans sa mission divine – et voilà que Jésus arrive, comme un bébé, pareil à tous les autres…

Qu’est-ce que nous espérons, nous? Quand nous pensons à Dieu, quand nous pensons au retour du Christ, peut-être que nous sommes imprégnés des récits d’apocalypse qui ponctuent la Bible, peut-être que nous imaginons le jour du Jugement dernier comme une manifestation spectaculaire de la part de Dieu, comme un chamboulement général dont nous ne parviendrons pas à mesurer tous les paramètres…

 

Hors de nos églises, nos contemporains disent de plus en plus souvent leur impression que Dieu est bien étrange et étranger, et qu’en regardant le monde, il leur est impossible de croire ce Dieu réel, ce Dieu proche d’eux ; j’entends parler de Dieu comme d’un grand ordonnateur qui se serait retiré du jeu une fois la terre lancée, nous laissant les bras ballants à chercher comment cultiver le moins mal possible une terre dont ce Dieu aurait oublié de nous donner le mode d’emploi ! Je voudrais bien leur dire que c’est «autrement», mais je reste sans voix à contempler ce monde, dans lequel nous vivons, et qui ne montre plus tellement de signes d’espérance …

 

Alors je dois dire que les textes de promesse de toute à l’heure me sautent au visage, comme autant de signes donnés à mon désarroi et à celui des gens de ce temps, comme autant d’appels à ne pas laisser le quotidien nous désespérer… J’y lis que l’Evangile n’ignore pas notre mal de vivre, et nos craintes, et nos incertitudes ; j’y lis que la Bible ne méprise pas notre angoisse et nos frayeurs, qu’elle les prend en compte de sa manière à elle, en nous encourageant à la vigilance et à la prière comme les deux évidences d’une attente confiante et productive de sens.

 

Aujourd’hui, c’est possible pour nous d’entendre dire avec assurance « le Seigneur vient ! » ; aujourd’hui c’est possible pour nous d’annoncer le Règne d’un Dieu qui aime ses créatures ; aujourd’hui, alors même que les canons n’en finissent pas de faire entendre leur voix sordide, que des famines tuent plus encore que les fanatiques, et que des innocents périssent, l’Avent nous dit de tenir bon, de ne pas renoncer à la vie et aux vraies valeurs, de ne pas croire que l’échec apparent de vingt siècles de Christianisme est le dernier mot de Dieu.

Aujourd’hui, avec d’autant plus de force, c’est possible pour nous d’entrer en Avent comme on entre en religion : en faisant le pari sur Dieu et ses promesses, quitte à paraître un peu fous, en revenant encore et toujours à la source qui remplit le puits que nous sommes… Car c’est quand nous rayonnons, quand nous débordons de la Présence de Dieu, que toutes et tous peuvent profiter de la grâce qui nous est faite.

©2009 Olivier Sandoz

10.09.2009

Avec les Soeurs à Grandchamp "Ne négligez pas la grâce..." - Luc 4, 31-37

2 Co 6, 1-10

Un enseignement nouveau, une parole nouvelle, donné avec autorité !

 

C'est sous cette forme, sous cet "habit" que nous sommes appelés à recevoir l'Evangile aujourd'hui comme hier, quand à Capharnaüm les gens s'étonnaient...

 

Vous avez sans doute déjà jeté une pierre dans l'eau, quand la surface est calme: il y a d'abord le gros "plouf !" de la pierre qui perce l'eau, et puis les cercles concentriques, qui de tout petits s'étendent, s'étendent alentours. Et bien, il en va de l'enseignement de Jésus comme d'une pierre jetée dans la mare!

 

Voyez l'exemple d’aujourd’hui : une parole d'autorité, une parole puissante qui délivre un homme de ses démons - nous reviendrons d'ailleurs à ces démons tout à l'heure ! – et cette parole et son premier effet - le "plouf !" - de guérison provoque d'abord, nous dit le texte une crainte religieuse, un étonnement mêlé de crainte auprès des témoins de la scène - premier cercle concentrique -, puis une rapide renommée dans toute la région - plus grand cercle concentrique - jusqu'à NOUS parvenir, des milliers de kilomètres plus loin et des siècles plus tard !!!

 

L'assistance, déjà, nous dit le texte, était étonnée AVANT la guérison: Jésus parle, Jésus enseigne - comme bien d'autres maîtres de l'époque, bien d'autres rabbins -, mais, à leur différence, il le fait "avec autorité, avec puissance"... L'entendre Lui, ce n'est pas comme entendre n'importe quel prêtre, n'importe quel pasteur, c'est entendre une voix qui résonne jusqu'au cœur, jusqu'aux racines de notre être, c'est entendre une Parole "effi­cace", une parole qui met en route - un pavé dans la mare de nos déceptions, de nos déses­poirs, de nos échecs...

 

C'est là qu'arrive le possédé, l'homme en proie au démon, à un "esprit impur", un esprit mauvais... Vous savez, il n'est pas besoin de chercher bien loin pour nous reconnaître nous aussi dans ce personnage... quelquefois ballottés, sans volonté propre, au gré des événements ou "victimes" malheureuses de situations qui nous échappent, dont nous ne dé­mêlons plus les fils, qui nous dépassent complètement… Nous avons peu la maîtrise de ce qui se passe autour de nous... Pas besoin d'aller bien loin, comme je le disais, et de chercher du côté de telle ou telle magie noire pour pouvoir nous reconnaître en cet homme qui survient, en pleine synagogue, en plein enseignement...

 

Quand notre regard sur le monde nous dit la dureté de la condition humaine, nous dit l'espèce de fatalité qui conduit l'être humain au bout de l'espoir, à bout d'espoir, jusqu'à la mort, nous entendons en écho l'apôtre Paul nous rappeler à la fois la libération qu'il a reçue de Christ - comme l'homme de l'Evangile du jour -, et le choix d'être au service de tous parce qu'au service de Dieu : « nous vous exhortons à ne pas laisser sans effet la grâce reçue de Dieu ! »

 

Prenez le temps de réfléchir à vos "démons"... prenez le temps de penser à ce qui vous enchaîne, à ce qui vous blesse, à ce qui vous entraîne là où vous ne voudriez pas aller... C'est sûrement ça, le plus difficile: reconnaître nos entraves, nos impossibi­lités, nos faiblesses, et les dire - l'Evangile nous raconte que l'esprit mauvais se "crie" ! Nous-mêmes, nous ne pouvons pas lutter, nous n'avons pas la force, ni même souvent la volonté suffisante pour extirper de nous ce qui nous fait mal - et qui peut faire mal aux autres.

Comment nous battre contre nous-mêmes, contre ce qui fait partie de nous-mêmes ? Il faut un arrachement, un accouchement, une autre naissance à nous-mêmes, que seule, je le crois, la grâce de Dieu peut opérer en nous... Mais il nous restera toujours d'abord à dire nos démons, à les nommer pour les mettre à distance... sans pourtant se laisser gagner par la peur : "L'esprit mauvais jeta l'homme à terre et sortit de lui – sans lui faire aucun mal !"

 

En jetant ce "pavé dans la mare", Jésus nous ouvre - aujourd'hui encore ! – à l'étonnement.

 

A l"étonnement de Le découvrir, Lui le Christ, en position de NOUS délier, de NOUS délivrer quand nous croyions être installés dans l'immuable, quand nous nous étions peut-être "fait une rai­son", quand nous avions définitivement baissé les bras, quand nous avions installé Dieu dans Son ciel lointain…

Nous entendons souvent dire qu’"il n'y a pas de miracle"… Pour qu'il y en ait un, il faut notre cri - pas notre résignation : « nous vous exhortons à ne pas laisser sans effet la grâce reçue de Dieu.»

Ne négligez pas la grâce que vous avez reçue de Dieu !

© 2009 Olivier Sandoz

20.04.2009

La Résurrection ? - Luc 24, 13-49

Le cheminement des disciples sur la route d’Emmaüs, ce n’est pas seulement une «histoire de Pâques» : c’est un parcours de guérison que nous propose le Christ ; parcours de guérison au cœur de nos dépressions, au milieu de nos déceptions, dans notre tristesses et nos pertes, en un mot, ce cheminement est une invitation à la surprise et à la joie.

 

Nous fêtons la Résurrection… et la Résurrection, mes amis,  ce n’est pas une vue de l’esprit ! La résurrection, ce n’est pas seulement l’événement bizarre d’un curieux matin il y a deux mille ans, et ce n’est pas non plus dans un avenir lointain : la résurrection, c’est la présence de Dieu retrouvée dans notre quotidien, c’est l’AVEU que ma vie est liée à Lui ; la résurrection, c’est une relation renouée - parfois même après des années de désert - au plus profond du cœur, de l’être, de la personne.

 

…Ce que les disciples laissaient derrière eux en quittant Jérusalem ce matin-là, c’est le lieu qui a vu tous leurs espoirs déçus… ! alors ils fuient, pour retourner chez eux à Emmaüs, qui est le lieu de sécurité dont ils pensent maintenant avoir besoin. En chemin, ils ruminent, tournent et retournent les événements, sans trouver d’apaisement, juste envahis de découragement, de déception … Tout est devenu si lourd ! Quelque chose que nous connaissons parfois !

Et voilà Jésus qui les rejoint, méconnaissable pour ses disciples, nous dit le texte. Méconnaissable ? …sans doute parce que dans leur cœur blessé, Jésus est mort, et qu’il ne peut, simplement plus être là; mort comme leur espérance, mort comme une page tournée de leur existence.

Jésus les interroge : « De quoi parlez-vous ? » De quoi parlons-nous, quand notre cœur déborde de tristesse, de doutes, de rancœur ou d’espoirs déçus ?

La question de Jésus – comme peut-être toutes les questions que Dieu pose à l’être humain – n’est pas une question innocente, ni une simple entrée en matière polie. « De quoi parlez-vous ? » : au fond, qu’est-ce qui vous est si lourd ? La demande de Jésus, vous l’avez remarqué, a stoppé net les disciples dans leur fuite en avant ; « ils furent arrêtés » dit littéralement le texte : ce n’est pas seulement leur marche qui est suspendue, c’est aussi cette espèce d’état d’esprit morbide qui les tient prisonniers. Oh, ils essaient bien encore d’entraîner l’inconnu à leur suite : « Mais… des événements ! ».  « Des événements ? Quels événements ? »

Bien sûr que Jésus sait de quoi il s’agit ! Ce dont il veut parler avec eux, c’est de leur foi ébranlée, il veut les entendre le formuler, pour eux-mêmes autant que pour lui ! …car tout est à redire, pas seulement avec les mots du catéchisme, mais avec LEURS mots : ça commence comme une confession de foi « Nous avions l’espoir qu’il soit le Sauveur d’Israël », ça finit en désastre « mais voilà trois jours qu’il est mort ».

 

Qu’est-ce que c’est, le problème ? La mort de Jésus, innocent supplicié, ou leurs espoirs ravagés, leur espérance en deuil ? Habituellement, nous retenons volontiers de ce récit la « catéchèse en chemin » que leur fait Jésus: tout reprendre à zéro, depuis la Loi et les prophètes, de ce qui concerne le Messie… Même que Jésus n’a pas hésité d’abord à secouer les disciples : « Esprits sans intelligence ! Cœurs lents à croire… ! » C’est parce qu’il y a, dans notre lecture de la Bible, un risque énorme, le « ronronnement interne » : nous pouvons être de trop fins connaisseurs des textes pour nous laisser encore interpeller par le Saint-Esprit, pour nous laisser ouvrir au... Méconnu ! Le risque de ne trouver que ce que nous étions venus y chercher… Comme Cléopas et son acolyte : ce qui serait le plus avantageux – le triomphe du Fils de l’Homme, le grand rassemblement messianique, la victoire trompetée de Dieu -, ils l’ont bien en tête… et à partir de là, ils ne peuvent plus rien croire d’autre, puisque les Ecritures ont annoncés un règne sans fin… Mais ces mêmes Ecritures ont aussi dit qu’ « il fallait que le Messie souffre avant d’entrer en gloire » : faire l’économie de la souffrance, de la déception, de la mort même, de tout ce qui compose notre humanité, c’est vouloir renvoyer le Christ à son ciel sans tambour ni trompette !

 

Nous allons nous mettre en route avec un nouveau Conseil paroissial, fait d’anciens et de nouveaux. Pouvoir ainsi compter sur des personnes riches d’expériences différentes, c’est une grâce. Le risque serait de vouloir simplement entraîner les nouveaux dans l’ancien fonctionnement…. mais c’est à un vrai renouvellement que Dieu nous engage !!

 

Et nous voilà donc, pareils aux disciples de ce dimanche-là ; ils étaient déboussolés, parce que pour la première fois depuis longtemps, la semaine commençait sans Jésus, sans discussion, sans la sécurité de sa présence– et puis en même temps, il y a ce grand trouble : on leur a dit que le tombeau est vide… Ce sont des femmes qui l’ont annoncé, puis Pierre à son tour, et enfin les disciples de retour d’Emmaüs ont rapporté des choses troublantes, qui vont dans le même sens…

 

« Ils parlaient encore quand Jésus lui-même se présenta au milieu d’eux et leur dit : La paix soit avec vous ! » : l’entrée en scène est théâtrale, voilà qu’apparaît celui dont, justement, on regrettait la disparition. Il surgit du néant - du tombeau de tristesse qui s’était emparé des disciples -, comme un choc, une surprise, le cadeau inattendu …

D’abord, les disciples n’ont pas envie de rire : « il  est mort, c’est son fantôme ! » - je pense ici à mes moments d’éloignement, d’abandon, où Dieu a l’air tellement inatteignable, tellement inabordable… Quand j’ai l’impression qu’il faudrait tellement de temps, tellement d’efforts, tellement d’énergie pour remonter la pente ; je le vois tellement hors d’atteinte, hors de portée, l’« avenir radieux »…

Je suis bien incapable de recevoir la nouvelle d’une vie immédiate, d’un résurrection, d’une présence de Dieu donnée là, à l’instant ! Je voudrais faire mon chemin de deuil, prendre mon temps – comme les disciples – pour me remettre, et puis  voilà, c’est là, tout de suite, que Dieu a surgi !!

Pas toujours comme je le veux, souvent pas comme je l’imaginais, très rarement comme je m’y préparais … « Il » surgit dans ma vie, et c’est à nouveau la lumière, et c’est à nouveau la vie, simplement possible.

 

Après le long partage d’une parole, le soir est venu. Autour d’un repas, Jésus avait donné un sens à sa mort – et c’est finalement dans le partage d’un pain à Emmaüs qu’il affirme sa présence avec nous pour toujours – invisible, mais présent !

La Résurrection, après tout, c’est le programme qui nous est proposé dès aujourd’hui !

 

 

© 2009 Olivier Sandoz

25.12.2008

Trop simple pour qu'on s'y arrête ? - Luc 2, 1-20

Jean 3, 17-21

Comme nous le connaissons bien, ce récit de la Nativité ! Trop bien, même : nous l’avons peut-être écouté d'une oreille distraite tout à l’heure... Il fait partie de notre mémoire, il ne nous étonne plus tellement... pourtant, il a de quoi nous étonner, nous qui connaissons un tant soit peu l'histoire ?

 

Le contexte : un recensement - pour que les occupants romains puissent avoir le loisir de lever de nouvelles taxes, de nouveaux impôts. Les auberges pleines de monde, comme à nos jours de fêtes, et ce couple de Nazareth qui arrive à Bethléem - quatre jours de marche, même pour l'époque, ce n'est pas rien -, ce couple qui attend 'un enfant, qui se retrouve à la rue, qui doit se réfugier dans une étable pour passer la nuit à l'abri du froid. Moment mal choisi pour ce nouveau petit être, qui vient au monde loin de la maison, des parentes, des amies...

 

Bien connu ce texte, bien connue donc cette histoire - après tout, elle est aussi devenue assez banale parce qu'il y en a, des enfants qui choisissent mal leur moment pour naître, aujourd'hui encore... !

 

Qu'est-ce qui mérite de retenir notre attention, sinon que nous connaissons - aussi ! - la destinée peu commune de ce tout-petit, né au plus mauvais moment pour ses parents…

Mais le monde antique ne manque pas de «dieux-faits-hommes» dans sa mythologie: les dieux voient les femmes des hommes, les trouvent désirables, les courtisent, les utilisent, pour faire naître des héros ou des demi-dieux, dont l'histoire sera particulière... En racontant ce texte à ses contemporains, Luc met son Evangile dans la banalité du monde ambiant, où le divin côtoie de près l'humanité, et s'y mêle... En relisant l'histoire, je suis surpris par ce ton tout naturel qu'emploie Luc pour dire ces choses...

Ah, bien sûr, il y a du surnaturel : des anges, qui annoncent et qui chantent. Mais s'ils le font, c'est avec des bergers pour seuls témoins, des gens pas très fiables, pas très recommandables... Vous savez, ces gens qui sont tout le temps dehors, hors des villes, dans les collines et dans les champs plus souvent qu'à la synagogue, et qu'on ne voit même pas quand il y a des fêtes, tout occupés qu'ils sont à leur bétail... Des gens de mauvaises vies, quoi, alors pour leur faire confiance, pour les croire...

C'est vrai qu'auparavant - nous raconte toujours Luc -, c'est à un prêtre - Zacharie, le futur père de Jean-Baptiste - qu'un ange est apparu, mais il ne l’avait pas cru... il en a même perdu la parole, Zacharie... Et puis il y a eu l'Annonciation à Marie, qui a vu un ange, elle aussi... mais... peut-on faire confiance à une jeune fille qui se trouve enceinte, qui a « dû » se marier - brave Joseph ! - et qui « expliquerait » sa grossesse par une intervention divine ? Aujourd'hui comme hier, on lui rirait au nez !

 

Le voilà, notre récit de Noël, le récit de l'incarnation de notre Seigneur : fragile sur ses bases, mêlant banalité et surnaturel, discret dans sa réalisation, et justement pas si commun.

Comment comprendre que ce Dieu, qui a manifesté sa puissance contre les Egyptiens, qui a ramené son peuple d'exode en exil jusqu'à la terre promise, qui a donné sa loi dans le sang et le feu, oui comment comprendre qu'il choisisse maintenant la moiteur d'une étable, le silence des collines, plutôt qu'un lieu public, plutôt qu'un palais ? Dieu fait silence, Dieu se fait insignifiant, quand ses « concurrents » - si l'on peut dire - des autres religions se font hommes autrement visiblement... Comment le comprendre, sinon par une volonté délibérée de nous pousser à Le chercher, de nous laisser Le découvrir, de nous amener à Le découvrir là où II est l'Inattendu... ? Notre Noël, après tout, c'est peut-être bien la quête de l'inouï sous la banalité, la découverte du divin, du spirituel, là où nous ne le cherchons plus... Et le message de Noël, toujours, à travers les siècles, ce serait de nous conduire à l'étable, de purifier nos images de Dieu, jusqu'à Le reconnaître dans le quotidien.

 

Et la valeur de Noël, pareillement, c'est de nous engager à faire de CHAQUE JOUR un temps de surgissement, un temps où les anges chantent à nos oreilles, un temps où nous nous mettons en route vers des lieux improbables où Dieu paraît pourtant !

 

Je Le redécouvre proche, ce Dieu, qui naît dans les difficultés de ses parents ; je Le redécouvre proche, ce Dieu qui n'hésite pas à confier la nouvelle aux plus imprévisibles de nos contemporains, aux bergers des collines plus et plutôt qu'aux gens qu'on écoute d'habitude... Je Le redécouvre proche, ce Dieu qui nous invite pourtant à quitter nos lieux pour aller Le trouver, L'adorer, «vérifier» nos pressentiments ou nos «visions ...

 

C'est ainsi que je vous souhaite ce Noël, comme une redécouverte possible de ce que nous savons confusément, de ce que nous sentons ouvert par un texte bien connu, une histoire bien connue : Dieu est là, aujourd'hui comme hier, dans l'improbable, l'inattendu, le trop simple pour qu'on s'y arrête.

 

Ecoutez encore :

« En ce temps-là, on publia un édit de la part de César-Auguste
ordonnant un recensement de toute la terre. Ce recensement, le premier, eut lieu quand Quirinius était gouverneur de Syrie, et tous allaient se faire enregistrer, chacun dans sa ville. Joseph aussi monta de Galilée en Judée, de la ville de Nazareth à la ville de David appelée Bethléem, parce qu'il était de la maison et de la famille de David, pour se faire enregistrer avec Marie, son épouse, qui allait être mère... »                                            

 

 

© 2008 Olivier Sandoz

21.12.2008

Etonnement, bouleversement, audace - Luc 1, 39-45

Esaïe 42, 1-9 ; Philippiens 4, 4-7

La rencontre d’Elisabeth et de Marie, c’est la rencontre de deux femmes qui portent en elles l’espérance et l’avenir du monde – tout un programme ! - …et en ce dernier dimanche de l’Avent, c’est à ces deux femmes, à la rencontre de ce jour-là que nous allons nous arrêter ensemble.

 

Qui sont-elles ?

 

Elisabeth est, nous raconte Luc, une femme déjà âgée – comme Sarah, la mère d’Isaac – et elle est stérile – comme Rachel, comme Anne, qui mit au monde le prophète Samuel.

Ainsi, Luc nous place d’entrée dans cette tradition particulière d’Israël qui parle de femmes sans lesquelles rien ne serait…

Elisabeth, donc, est enceinte, après tant d’espérances déçues. La voilà qui porte en elle le salut, celui qui sera – selon les paroles de l’ange adressées six mois plus tôt à son mari – un « grand homme aux yeux de Dieu ». On a fait d’Elisabeth la figure d’Israël qui attend la délivrance, l’accomplissement de toutes les promesse. Mais je pense qu’elle représente aussi notre monde moderne, qui ne veut plus croire que les miracles sont possibles, mais qui les espère quand même en secret… !

 

En face d’elle, Marie.

Pour elle, on ne parle pas de stérilité, mais la maternité n’est pas possible, comme elle l’a fait remarquer plus tôt à l’ange : elle est jeune fille, et ne voit pas comment elle pourrait déjà être mère.

 

Pourtant, pas d’erreur possible : c’est bien avec ces deux personnes, raconte Luc, à des étapes si différentes de leur vie de femme, que toute l’histoire va commencer ; c’est grâce à elles, différentes et complices, que l’histoire humaine va être transformée. Préparez-vous à d’autres surprises, semble annoncer l’évangéliste !

 

Jean-Baptiste n’est pas encore né, il est dans le ventre de sa mère, mais il annonce déjà « celui qui vient »… Comme s’il ne pouvait pas attendre, dès avant sa naissance, il commence sa mission de précurseur : le service de Dieu n’attend pas ! Comme un signal posé sur le chemin – « Préparez le chemin du Seigneur » -, il est appelé par Dieu à cette responsabilité unique. Elisabeth ne s’y est pas trompée, elle a senti Jean dire, par un mouvement dans son ventre, toute l’allégresse, toute la joie de l’événement à venir : un Sauveur va naître !

 

Cette rencontre prend une grosse importance dans le contexte de l’époque – et peut-être encore plus que ce qu’on imagine à la lecture de ces lignes ! Il s’agit d’une sévère remise en question, pour les premiers lecteurs de Luc : Marie vient de Galilée, la mère du Sauveur vient du nord … Or on sait que l’attente du Messie est une tradition surtout vivante en Judée, dans le sud du pays, là où habite Elisabeth. D’ailleurs, disait-on, rien de bon ne peut venir du Nord… Cette visite de Marie à Elisabeth signifie que l’événement est reconnu là où on l’attend, là où le témoignage est incontestable – c’est important, pour les hommes qui vivent de frontières et d’exclusions. Le témoignage vient de Judée, il est incontestable, impossible à soupçonner de manœuvre politico-religieuse : il aurait eu lieu en Galilée, ceux du sud auraient dit que ces Galiléens inventent toujours de nouvelles histoires pour entrer par la grande porte dans l’histoire du salut !

 

Sans compter que, par la suite, bien après Pâques et la Résurrection, les tensions n’ont pas manqué entre disciples de Jean-Baptiste et disciples de Jésus – les évangile sen gardent des traces, ici et là. Rappelez-vous qu’on demande aussi à Jean s’il est le Messie, et que malgré ses réponses sans équivoques – « je ne le suis pas ! » -, certains ont continué à le croire plus important qu’il ne le disait…

 

Alors Luc nous redit ici qu’il y a une parenté d’origines entre Jésus et Jean, et que tout ça est bien inscrit dans le plan de Dieu : Marie et Elisabeth, leurs mères, sont cousines, et jouent avant l’heure ce qui va se produire. Comme Jean sera le témoin de Jésus, celui qui va annoncer la mission unique de Jésus au jour de son Baptême, Elisabeth devient ici le témoin de Marie : non, cette grossesse n’a rien d’un adultère, n’a rien de coupable ni de répréhensible ! Elle est l’œuvre de Dieu – comme toutes les grossesse ! -, elle annonce la fin d’un temps et l’ouverture d’un autre, avec des promesses nouvelles, des richesses particulières : « Je vais faire du nouveau ! » annonçait Dieu par la bouche de ses prophètes ; et bien, « il est là, ce nouveau ! » dit-Il par Elisabeth, la femme âgée, la femme stérile – qui en plus, contre tous les usages, s’incline devant sa cadette, montre qu’elle cède le pas, qu’elle accueille elle aussi la nouveauté, une nouveauté qui bouleverse jusqu’aux traditions bien ancrées.

 

C’est dans son corps de femme âgée que Dieu a pris le risque d’inscrire le bouleversement, c’est dans ce corps, et dans celui d’une jeune fille, que Dieu nous fait la surprise d’inscrire notre salut, dans des corps humains qu’Il écrit le message d’espérance pour le monde.

 

S’attendre à des surprises, à des remises en question et à du risque : voilà tracé en quelques lignes le programme de l’Evangile que Luc va raconter ; ce ne sera pas de tout repos ! Et Luc nous invite donc à recevoir Noël, cette année et l’année qui vient, avec cet amour de l’étonnement, du bouleversement et de l’audace qui caractérise le Chrétien depuis 2000 ans !

© 2008 Olivier Sandoz

11.12.2008

Vigilance et prière- Luc 21, 25-33

2 Thessaloniciens 3, 6-18

L’Avent nous entraîne dans l’attente d’un événement à la fois courant, la naissance d’un bébé, et unique dans l’histoire, puisqu’il s’agit du Fils de Dieu destiné à changer pour toujours l’histoire de l’humanité…

Mais l’Avent, chaque année, nous rappelle aussi que nous sommes des gens «en marche» vers un but, et toujours dans quelque chose d’inachevé puisqu’il s’agit chaque année de le répéter…

 

C’est pour cela que les textes aujourd’hui sont chargés de promesses, de réalisations encore en ébauche, et d’exhortations à tenir ferme et bon, à rester vigilant au cœur d’un monde en mouvement, dans une réalité dont nous ne tirons pas toutes les ficelles : des mots comme « angoisse », « inquiétude », « frayeur », « fracas » en sont les indices, et nous devrions peut-être vivre avec la peur au ventre rien qu’en ouvrant les journaux, rien qu’en ouvrant les yeux sur la misère toujours plus grande qui atteint nos contemporains, dans ce déséquilibre toujours plus grand entre pauvres et riches…

 

C’est au cœur de cette réalité-là, qui est la nôtre, que Dieu a décidé d’être proche de nous à sa façon toute particulière, en venant au monde, en grandissant, en accomplissant le même parcours que tant d’enfants, de femmes et d’hommes.

Le premier Avent, la première attente avait duré des siècles, jusqu’à ce premier Noël dans la moiteur d’une étable – ou l’humidité d’une grotte - selon les traditions… Il en a fallu des prières pour tenir bon jusque-là, il en a fallu de la confiance pour que cette attente trouve son achèvement au jour de Noël !

Mais nous, nous sommes après ces événements. Nous, nous sommes, dans le temps de cette «seconde» attente de l’accomplissement de toutes les promesses ; je me demande parfois si nous ne vivons pas toujours un peu comme les femmes et les hommes du Premier Testament – et si nous n’espérons pas sans trop y croire le retour annoncé du Christ, qui tarde tant !

Les gens d’alors espéraient un Sauveur, un Libérateur, et s’ils divergeaient sur la manière dont «il» serait le Sauveur, et bien toutes et tous attendaient un personnage charismatique, visible dans sa grandeur, parfaitement évident dans sa mission divine… – et c’est Jésus qui est venu, bébé pareil à tous les autres…

 

Nous, qu’est-ce que nous espérons ? Quand nous pensons à Dieu, quand nous pensons au retour du Christ, nous nous imprégnons peut-être des récits d’apocalypse qui ponctuent la Bible, et nous imaginons le jour du Jugement dernier comme une manifestation spectaculaire de la part de Dieu, comme un chamboulement général dont nous ne parviendrons pas à mesurer tous les paramètres…

 

Mes catéchumènes, eux, me disent leur impression que Dieu est bien étrange et étranger, et qu’à voir le monde, il leur est impossible de croire ce Dieu proche ; je les entends parler de Dieu comme d’un grand ordonnateur qui se serait retiré du jeu une fois la terre lancée, nous laissant les bras ballants à chercher désespérément comment cultiver un monde dont Il aurait oublié de nous donner le mode d’emploi !

Je veux chaque fois leur dire que c’est « autrement », mais il m’arrive de rester sans voix, en regardant ce monde dans lequel ils grandissent, et qui ne leur montre plus les signes d’espérance que j’y voyais peut-être à leur âge… !

 

Ces textes que nous avons entendu ce soir me sautent au visage, comme autant de sens et de signes donnés au désarroi des gens de ce temps, comme autant d’appels à ne pas laisser le quotidien nous désespérer… J’y lis que l’Evangile n’ignore pas notre mal de vivre, et nos craintes, et nos incertitudes ; j’y lis que la Bible ne méprise pas nos difficultés relationnelles, notre angoisse et nos frayeurs, qu’elle les prend en compte en nous exhortant à la vigilance et à la prière comme les deux composantes d’une attente confiante et fertile.

 

Aujourd’hui, nous pouvons toujours entendre avec assurance que «le Seigneur vient !» ; aujourd’hui nous pouvons encore annoncer la proximité du Règne d’un Dieu qui aime ses créatures ; aujourd’hui, alors que les canons n’en finissent pas de faire entendre leur voix sordide, que des fanatiques tuent et que des innocents périssent, l’Avent nous dit de tenir bon, de ne pas renoncer à la vie et aux valeurs vraies, de ne pas croire que l’échec apparent de vingt siècles de Christianisme serait le dernier mot de Dieu.

 

Aujourd’hui, avec d’autant plus de force, il nous faut entrer en Avent comme on entre en religion : en faisant le pari sur Dieu et ses promesses, quitte à paraître un peu fou, en revenant encore et toujours à la source qui remplit les puits que nous sommes… Car si nous rayonnons, si nous débordons de la Présence de Dieu, toutes et tous profiteront de la même grâce.

© 2008 Olivier Sandoz

01.05.2008

Pleins d'une grande joie - Luc 24, 45-53

Psaume 138,1-3.7-8;  Actes 2, 29-33

Quarante jours après la Résurrection du Christ, après Pâques, c’est maintenant l’Ascension, une fête peut-être un rien mystérieuse, après tout… Une fête ? Une fête parce que Jésus s’en va, parce qu’il disparaît, parce qu’il ne sera plus jamais cette présence immédiate, cette présence aux siens ? Une fête, vraiment ? … 

« Quarante », c’est un nombre évocateur pour le lecteur de la Bible : le nombre de la mise à l’épreuve – le déluge, la marche au désert, les tentations de Jésus… -, le nombre de l’inachevé, et pourtant aussi le nombre de la promesse, dont la réalisation est toute proche ! Ce sera la fin du déluge, ce sera la Terre promise, ce sera le ministère de Jésus parmi les humains… Nombre de l’épreuve, de la purification, mais aussi, comme vous le voyez, nombre de l’attente pleine d’espérance, qui ouvre l’avenir : l’accomplissement arrive au cinquantième jour – parce que le cinquantième est aussi un nombre significatif, celui de la perfection, sept fois sept accomplis. « Pentecôte », en grec, veut dire « le cinquantième »… pourtant, nous n’en sommes justement pas encore là !

J’ai dit quarante jours d’une fréquentation extraordinaire : deux mondes se sont rencontrés, le monde de Celui qui ne peut plus mourir, le Ressuscité, et notre monde, tout empreint d’imperfections, et pour beaucoup, de désespoir… Notre monde, pourtant, appelé à croire à l’autre monde, et pas pour « après la mort », pas pour « dans longtemps ». Ce sont quarante jours de « frontière », pourrait-on dire, entre ces deux mondes qui n’ont jamais paru plus proches ! C’était bien : Jésus était là, il ne risquait plus sa vie, on était sans inquiétude… Mais… ce temps s’achève : le temps d’un regard échangé, d’une bénédiction soufflée sur les disciples, et « ils ne le voient plus ». L’Ascension. La fête d’un départ. L’effet « durable » de cette fête, c’est la disparition, l’absence de Jésus ; et c’est tout de même bien difficile de se réjouir du départ, de l’absence d’un être aimé !! …le texte nous dit pourtant la joie des disciples, ce jour-là !

Pour comprendre cette joie, nous devons peut-être d’abord saisir la portée de ce départ. Je l’ai évoqué, la coexistence – j’allais dire la cohabitation – de deux mondes avait quelque chose d’irréel, de « hors le temps ». Nous savons bien, aujourd’hui, maintenant, que la frontière existe, et nous la ressentons d’autant plus durement quand nous regardons notre monde, et que nous pensons à ceux qui nous ont quittés, toujours trop vite, toujours bien trop tôt. « Nous ne sommes pas encore dans le Royaume » dit-on. C’est pourtant à nous, les croyants, vous et moi, et tous les autres, d’être le corps du Christ pour ce monde, ses bras, ses mains, sa bouche, ses jambes, c’est à nous qu’il revient de dire l’Evangile, de manifester la présence de Dieu autour de nous. Nous sommes chargés de mission. Appelés par Dieu à inventer, dans notre vie de tous les jours, les réponses aux interrogations de l’existence – ou à vivre l’absence de réponse ! Appelés à rappeler, à redire qu’il y a bien un sens à ce que nous vivons, et que nous le cherchons avec Dieu.

Pour moi, l’Ascension est une fête dans la mesure où elle signifie cette CONFIANCE que Dieu NOUS fait, d’être dans le monde une lumière, d’y être le sel nécessaire. Parce qu’avant, c’était peut-être facile pour les humains : il y avait Jésus, il faisait tout. A Vendredi-saint, pourtant, n’avait-il pas déjà dit que « tout est accompli » ? La part de contrat de Dieu est remplie, est comble, reste quand même la nôtre, MAINTENANT.

Oui, quand le Christ était là, quand Dieu est là, Il prend toute la place, Il remplit tout, au risque de nous écraser – les anciens le savaient bien ! J’aime comparer le temps de la présence de Jésus sur terre à une grossesse, avec nous, tout petits enfants recroquevillés dans le ventre de la mère… protégés, porteurs d’espérance, mais avec encore tout à accomplir : il n’y a là aucune part de liberté…

Alors peut-être bien que l’Ascension est quand même une fête, malgré le départ de Jésus ! Une fête qui nous dit la nécessité, l’importance d’une distance entre les êtres, pour qu’ils puissent grandir. Dieu se retire pour nous faire une place. L’éloignement n’est pas catastrophique, il est juste le contraire de la fusion, de l’écrasement de l’un par l’autre. L’éloignement de Jésus est nécessaire pour nous offrir, pour nous laisser la possibilité d’une nouvelle rencontre – et l’Ascension, elle nous offre un Dieu à rencontrer de nouveau. Ce Dieu que nous avons côtoyé, ce Dieu dont nous pensions tout connaître, l’Ascension nous dit qu’Il nous échappe, qu’Il est toujours à redécouvrir, que notre relation avec Lui est continuellement renouvelée…

D’ailleurs, n’est-ce pas exactement ce que nous affirmons – et que nous affirmerons encore tout à l’heure ! – dans le « Notre Père » ? En disant de Lui qu’Il « est aux cieux », nous reconnaissons cette distance, et nous rendons grâce parce qu’elle nous permet de croître, de vivre…

Sur la route de l’accomplissement – Pentecôte -, l’Ascension nous offre l’occasion d’un épanouissement, d’une rencontre, d’une croissance vers Dieu.

« Les disciples retournèrent à Jérusalem pleins d’une grande joie » !

© 2008 Olivier Sandoz

06.04.2008

"Dieu-aide" - Luc 16, 19-31

Esaïe 49, 7-13

Lazare - "Dieu aide '"

Pour une fois qu'un nom apparaît dans une parabole, c'est celui-là: Lazare, "Dieu aide !" ... et à première vue, il nous paraît mal trouve, ce nom, devant le spectacle qui nous est dépeint: un riche dans l'opulence, "jetant l'argent par les fenêtres", et à sa porte, Laza­re, le pauvre que le riche ne voit pas, couvert de plaies, et qui finit par mourir dans sa misère, à la porte du riche. Lazare "Dieu aide"... vraiment ? Dieu aide vraiment ?

Même si elle utilise l'imagerie populaire du paradis et de l'enfer, la parabole n'est pas un enseignement sur l'au-delà - ni d'ailleurs sur 1'"automatisme" de l'appauvrissement des riches et de l'enrichissement des pauvres dans le Ciel. La parabole ne fait pas l'éloge de la pauvreté ! Et pourtant Jésus a choisi d'appeler le pauvre "Lazare", Dieu-aide... Et pour­tant Jésus choisit de faire jouer le second "tableau" dans un au-delà traditionnel. C'est que Jésus nous parle d'urgence, et que nous ne comprenons bien l'urgence que face à la mort; celle de nos proches, ou la nôtre propre.

URGENCE ! le pauvre meurt à la porte ! ...malheureusement, le riche ne devient lucide sur lui-même que TROP TARD, quand tout est déjà fini, quand tout est déjà joué. Lazare est mort,  le riche est mort, il n'y a plus rien à faire. Alors le riche pen­se à ses frères: les avertir pendant qu'il en est encore temps ! Leur dire, les informer de l'urgence à voir ce qui est l'évidence, ce qui est sous nos yeux ! Tout, cependant, est déjà dit, a DEJA été dit, nous avons tous les éléments de choix devant nous. C'est MAINTE­NANT que nous vivons ce qui fait le sens, la valeur ultime, le salut de notre vie, MAINTE­NANT !

Nous en savons assez. Non pas pour être "comme des dieux", mais au contraire pour vivre SELON Dieu. Nous en avons entendu assez pour connaître ce que Dieu attend de nous, et ce qu'il attend que nous soyons pour les autres. "Vis ce que tu as entendu et compris !".

La parabole nous indique encore le LIEU où vivre cette parole: ce monde, ma vie quotidienne, et avec les gens qui y vivent. Lazare couchait à la porte du riche, le riche le voyait tous les jours, nous dit la parabole, et pourtant... il ne le voyait pas !

Si je ne vis pas l'amour du Christ avec celles, avec ceux qui MAINTENANT en ont besoin, je ne pourrai plus le vivre, lorsqu'un "grand abîme", comme dit la parabole, nous séparera... ! Un abîme qui n’est pas seulement la mort, mais tout ce qui empêche d’aimer… maintenant !

Lazare - "Dieu-aide": il est maintenant possible de rencontrer Lazare, et de devenir pour lui l'aide de Dieu, et de le laisser devenir pour moi l'aide de Dieu, l'aide que Dieu m'offre pour que j'actualise la parole d’amour qu'il a prononcée sur les pauvres, les petits, les délaissés. Nous nous rappelons que ceux qui cherchent asile à notre porte sont aussi des petits de l'Evangile...

Lazare, "Dieu-aide": il y aura toujours des riches, il y aura toujours des pauvres, et ils sont là les uns pour les autres, Lazare pour le riche et le riche pour Lazare, parce que Dieu aide les routes à se croiser pour que chacune, chacun grandisse. Nous sommes, les uns pour les autres, les "proches" que Dieu tend à notre désir, notre envie, à notre volonté d'être fidèles au Christ. C'est ainsi que même au cœur de la pauvreté, au cœur du mal­heur, Dieu nous ouvre la possibilité de vivre son Evangile. Pauvre, ou exilé, ou réfugié, délaissé, isolé, sans secours, que ce soit toi ou moi, il y a "Lazare", il y a la présence de "Dieu-aide", il y a l'occasion, dans la rencontre, d'un Evangile partagé, d'un amour partagé, de la reconnaissance que, bien souvent, c'est l'autre qui m'aide quand je crois le secourir... !

La parabole a conjugué pour nous l'important et l'urgent: l'important, c'est celle, c'est celui qui est à notre porte ! L’urgent, c’est que je ne renvoie pas à plus tard ce que je dois être ici, ce que je dois être maintenant ! Lazare – un "Dieu-aide".

© 2008 Olivier Sandoz